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David Lisnard

2026-03-03 08:05 original

Rien sur l’Iran, rien sur la Chine, rien sur la Corée du Nord, ce sont les énormes oublis du discours d’hier du président de la République (qui est intéressant à d’autres égards, j’y reviens dessous). Et le déni d’un constat factuel : les interventions des Etats-Unis au Venezuela et en Iran ont libéré les peuples de tyrans, le monde de graves dangers et doivent réveiller les démocraties occidentales. Sur la dissuasion nucléaire, certaines annonces étaient nécessaires : hausser le seuil de notre arsenal, lancer le programme ASN4G, commander le futur SNLE L'Invincible, engager une coopération sur des missiles conventionnels longue portée avec le RU et l'Allemagne, refuser toute nucléarisation du bas du spectre. Autan d’impératifs que la réalité a fini par imposer après des années de sous-investissement militaire. Reste à évaluer sérieusement le niveau de dépenses requis et les ajustements budgétaires indispensables. Passer de 2,06 % à 3 % du PIB consacré à la défense - objectif minimal pour tenir les ambitions annoncées - représente 27 milliards d’€ supplémentaires par an. Atteindre 3,5 %, c'est plus de 40 milliards/an. Or le président reconnaît lui-même un «manque criant» sur le conventionnel, qui exigerait des financements supplémentaires. Un État dont la dette sera de 120 % du PIB fin 2026 et qui consacre 34 % de sa richesse nationale aux dépenses sociales ne peut pas financer cela sans se réformer profondément. Ce qui appelle à une grande vigilance porte sur la «dissuasion avancée» citée par le président de la République. Il était crucial d'entendre qu'il n'est aucunement question du partage de la décision ultime. Cependant, stationner des vecteurs nucléaires sur des bases étrangères crée une dépendance logistique réelle en termes de ravitaillement, maintenance et sécurité périmétrique. Un pays hôte qui refuserait l'accès en situation de crise exercerait un veto de fait. Le précédent des bombes américaines déployées en Europe est éclairant : Washington a toujours affirmé garder la décision exclusive, mais les pays hôtes ont progressivement obtenu une influence réelle via les procédures de consultation du Nuclear Planning Group. La Turquie a démontré qu'un pays hôte peut menacer de refuser l'accès à ses bases, exerçant ainsi un veto de fait sur des armes qui ne lui appartiennent pas. Il y a par ailleurs une incompatibilité de culture stratégique que ce discours ne résout pas. La France repose sur la rupture totale entre conventionnel et nucléaire et l'avertissement unique. L'Allemagne reste attachée au parapluie américain et aux F-35 achetés aux États-Unis. Le chancelier Merz l’a réaffirmé et a déclaré le 18 février que l'Allemagne n'avait «pas besoin du même avion que la France» et que le SCAF - 100 milliards d'euros pour un programme censé incarner l'autonomie stratégique européenne - pourrait ne pas se poursuivre. Peut-on bâtir ainsi une architecture de dissuasion commune ? Ce discours comporte enfin une omission lourde : il ne dit rien du scénario asiatique, rien de la Chine dont la puissance nucléaire croissante redessine les équilibres stratégiques mondiaux, rien de la Corée du Nord dont les capacités balistiques et nucléaires progressent sans discontinuer, rien de l'Iran et de la prolifération nucléaire que les frappes de ce week-end ont peut-être retardée sans l'éliminer, sans compter sur le scénario de la guerre en Ukraine qui pourrait avoir pour conséquence une volonté de nucléarisation de pays qui sentent peser sur eux une menace existentielle. On ne peut ignorer ces réalités au moment de définir notre doctrine nucléaire en 2026 et pour les années à venir. La dissuasion nucléaire est l'assurance-vie de la nation. À l'aube d'une échéance présidentielle qui verra le prochain chef de l'État hériter de ces choix et de leurs conséquences, ce sujet exige gravité et justesse. Les annonces d'aujourd'hui posent des jalons. Elles appellent un débat rigoureux sur la doctrine, les partenariats et les moyens.