Après le SCAF, le MGCS. Après l'avion de combat du futur, le char du futur. Deux programmes lancés en 2017 par Emmanuel Macron et Angela Merkel. Deux impasses stratégiques et industrielles qui révèlent les faiblesses de notre politique de défense. Depuis des mois, nous dénonçons cette méthode qui consiste à ériger la coopération franco-allemande en objectif politique, sans s'assurer au préalable de la convergence des intérêts militaires, de la maîtrise des technologies et de la clarté des responsabilités industrielles. La vision romantique du couple franco-allemand est en total décalage avec la réalité des rapports de force industriels, financiers et stratégiques. Un séminaire franco-allemand tenu hier, le 7 octobre, à un haut niveau des directions générales de l'armement, aurait précisément fait émerger une autre approche : partir des besoins opérationnels et des intérêts industriels, laisser les entreprises construire des coopérations viables, puis leur donner, lorsque cela est justifié, une traduction politique. Il est temps de tirer toutes les conséquences de ce changement de méthode. Pendant que nous négociions le char du futur, l'Allemagne préparait la succession du Leopard 2, notamment à travers le projet Leopard 3. Pendant que nous multipliions les sommets et les communiqués, le temps passait. Or, le temps perdu se transforme en vulnérabilité militaire. L'Allemagne défend ses intérêts, ses industriels et sa puissance. Elle a raison. Pourquoi nos dirigeants n'ont-ils pas fait preuve de la même détermination ? Surtout, pourquoi ont-ils laissé s'affaiblir les moyens industriels et financiers qui permettraient de peser dans ces négociations ? Il faut rompre avec cette conception de la défense européenne qui confond coopération et dilution des souverainetés. Les crises récentes, de la pandémie à la guerre en Ukraine, ont rappelé aux nations européennes l'importance de leur autonomie stratégique. Une Europe efficace ne se construit pas sur l'effacement des nations, mais sur leur capacité à agir, seules ou ensemble lorsque leurs intérêts convergent. La méthode doit être claire : le pouvoir politique fixe les ambitions stratégiques et garantit les moyens, les armées définissent leurs besoins opérationnels, les industriels construisent des solutions et des partenariats viables. La coopération doit renforcer notre puissance, jamais conditionner notre liberté de décision. C'est sur ces principes que la France doit désormais préparer sans délai le renouvellement de sa capacité de combat terrestre. Il ne s'agit pas simplement de remplacer le Leclerc, mais de concevoir un système complet associant blindés, drones, robotique, intelligence artificielle et maîtrise des données. Nous disposons de compétences industrielles de premier plan. Encore faut-il investir pour les conserver, les développer et les transformer en capacités militaires réellement performantes. Garantir notre indépendance nécessite une industrie compétitive. Cette ambition exige de retrouver les moyens de notre puissance. L'Allemagne investit massivement dans sa défense tandis que la France croule sous le poids de sa dette. Le redressement des finances publiques et la réindustrialisation sont donc des impératifs de souveraineté nationale. Mais il faut aussi exiger une efficacité irréprochable de chaque euro consacré à nos armées. L'effort budgétaire ne vaut que par les capacités opérationnelles qu'il permet de produire. Nos soldats ont besoin d'équipements performants, pas de programmes qui s'enlisent dans les compromis politiques et les rivalités industrielles. À force de confondre les ambitions affichées avec les moyens réellement disponibles, et les déclarations d'amitié avec la convergence des intérêts, le pouvoir actuel nous a fait perdre de précieuses années. Ce n'est pas seulement un échec diplomatique ou industriel : c'est notre capacité à préparer les guerres de demain, à assurer la sécurité des Français et à défendre la nation qui est en jeu.