Il y a 63 ans aujourd’hui, le 15 mai 1962, le général de Gaulle donnait une importante conférence de presse sur sa conception de la construction européenne : une coopération politique entre les États membres de la CEE organisée autour de fréquentes réunions entre les chefs d’État ou de gouvernement (le Conseil européen), par opposition à la volonté des Allemands et des libéraux français (Monnet, Schuman, Giscard) d’une Europe intégrée (ou fédérale) dirigée par des institutions supranationales (Commission européenne, Parlement européen), dont il soupçonnait la dépendance aux États-Unis. Comme sur bien d’autres sujets, le général de Gaulle avait tout prévu ! Et après son départ, ses successeurs ont œuvré à faire de la CEE puis de l’UE une organisation technocratique sous domination américaine… ———————————— Je signale combien est arbitraire une certaine idée qui était apparue dans les débats récents, et qui prétendait soustraire le domaine économique aux réunions de chefs d’État ou de gouvernement, alors que pour chacun d'eux, dans leur pays respectif, c'est là le sujet quotidien et capital. Je voudrais parler plus spécialement de l'objection de l'intégration. On nous l'oppose en nous disant : « Fondons les six États dans quelque chose de supranational, dans une entité supranationale, et ainsi, tout sera très simple et très pratique ». Cette entité supranationale, on ne la propose pas parce qu'elle n'existe pas. Il n'y a pas de fédérateur, aujourd'hui, en Europe, qui ait la force, le crédit et l'attrait suffisants. Alors, on se rabat sur une espèce d'hybride et on dit : « Eh bien, tout au moins, que les six États s'engagent à se soumettre à ce qui sera décidé par une certaine majorité ». En même temps, on dit : « Il y a déjà six parlements européens, six parlements nationaux, il y a même une assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe qui, il est vrai, est antérieure à la conception des Six et qui, me dit-on, se meurt au bord où elle fut laissée ; eh bien malgré tout cela, élisons un parlement de plus, que nous qualifierons d'européen, et qui fera la loi aux six États ». Ce sont des idées qui peuvent, peut-être, charmer quelques esprits, mais je ne vois pas du tout comment on pourrait les réaliser pratiquement quand bien même on aurait six signatures au bas d'un papier. Y a-t-il une France, y a-t-il une Allemagne, y a-t-il une Italie, y a-t-il une Hollande, y a-t-il une Belgique, y a-t-il un Luxembourg qui soient prêts à faire, sur une question importante pour eux au point de vue national et au point de vue international, ce qui leur paraîtrait mauvais parce que ça leur serait commandé par d'autres ? Est-ce que le peuple français, le peuple allemand, le peuple italien, le peuple hollandais, le peuple belge, le peuple luxembourgeois sont prêts à se soumettre à des lois que voteraient des députés étrangers dès lors que ces lois iraient à l'encontre de leur volonté profonde ? Ce n'est pas vrai. Il n'y a pas moyen, à l'heure qu'il est, de faire en sorte qu'une majorité étrangère puisse contraindre des nations récalcitrantes. Il est vrai que dans cette Europe intégrée, comme on dit, il n'y aurait peut-être pas de politique du tout. Ça simplifierait beaucoup les choses. Et puis, en effet, dès lors qu'il n'y aurait pas de France, qu'il n'y aurait qu'une politique, et faute qu'on puisse en imposer une à chacun des six Etats, on s'abstiendrait d'en faire. Mais alors, peut-être, tout ce monde se mettrait à la suite de quelqu'un du dehors, et qui, lui, en aurait une. Il y aurait peut-être un fédérateur, mais il ne serait pas européen, et ça ne serait pas l'Europe intégrée. Ce serait tout autre chose de beaucoup plus large et de beaucoup plus étendu avec, je le répète, un fédérateur. Et peut-être que c'est ça qui, dans quelque mesure et quelquefois, inspire certains propos de tels ou tels partisans de l'intégration de l'Europe. Alors, il vaudrait mieux le dire.