Remplacer un empire iranien par un autre empire n’aura en rien créé les conditions d’une paix durable. Il y a désormais deux issues. Soit la répétition constante de la même logique de bombardement, dans une stratégie de la « tondeuse à gazon », comme dit l’armée israélienne, étendue à une grande région du monde. Soit la transformation de l’Iran en proxy de l’axe Washington-Tel Aviv. Mais un Iran « vassalisé » serait une bombe politique à retardement. Il produirait mécaniquement de nouvelles oppositions, de nouvelles radicalités, de nouvelles déstabilisations, parce qu’on n’humilie pas durablement une nation sans fabriquer demain la revanche. Cette dynamique pourrait réactiver le terreau du terrorisme et alimenter la tentation généralisée de la prolifération. Le rôle de l’Europe. Le Moyen-Orient est malade de la pauvreté et du mal développement, avec des inégalités de richesses colossales. Cette guerre, en installant l’insécurité et en rendant l’économie captive des armes, détourne les ressources des peuples vers la survie et la rente, et accélère l’évasion des richesses au profit de logiques de puissance. Cette guerre qui ne peut être étrangère à la volonté de maîtrise des ressources pétrolières du Moyen-Orient ne produira que l’évasion supplémentaire des richesses régionales et un nouvel approfondissement des fractures sociales. La France ne peut s’associer à une telle démarche unilatérale. Il existe une autre voie, la seule responsable, celle du droit et de la politique. Il faut d’abord arrêter l’escalade, faire cesser les frappes et les représailles, protéger prioritairement les civils, ouvrir des canaux de désescalade et de prévention des incidents. Il faut ensuite remettre la crise dans un cadre de légitimité collective, par une réunion urgente du Conseil de sécurité des Nations unies. L’Europe a un rôle à jouer par la mobilisation d’une coalition politique de puissances européennes et régionales capable de se porter garante d’une transition négociée vers la démocratie et d’une reconstruction ambitieuse du pays. L’ambition serait d’arracher à l’emprise du régime le plus grand nombre de forces économiques, sociales et politiques. Il faut enfin dissocier les objectifs. Sur le nucléaire et les missiles, seule une négociation vérifiable, encadrée, contrôlée, peut prévenir la prolifération, car la bombe ne se combat pas durablement par les bombes. Sur les droits humains, il faut une stratégie de vérité, de preuve, de sanctions ciblées contre les responsables de la répression, et de protection des victimes, sans punir collectivement le peuple iranien. Sur l’avenir politique de l’Iran, un principe intangible doit être affirmé. Il ne peut être dicté de l’extérieur. Il doit être rendu aux Iraniens, avec un horizon crédible de souveraineté, de reconstruction et de réintégration. Le Moyen-Orient n’a pas besoin d’une nouvelle guerre. Il a besoin d’un nouveau contrat fondé sur des souverainetés viables, une sécurité collective et un développement partagé. Le courage, aujourd’hui, n’est pas de frapper. Le courage est de tenir la règle quand tout pousse à la rompre, parce que c’est la seule force qui protège durablement. Dominique de Villepin [2/2]