Dans cette guerre contre le mal, la France a aujourd’hui le sentiment terrifiant de perdre bataille après bataille. C’est le moment 1917 de notre Ve République. Et parce que nous reculons, l’état-major accuse. Il organise son irresponsabilité comme d’autres organisent l’insolvabilité. Devant les médias, les présidents et ministres s’excusent – d’avoir fait tout ce qu’il fallait. C’est bien en-haut que règne la culture de l’excuse. La bureaucratie qui envahit la vie de toutes les premières lignes, c’est cela : un acte de défiance envers les femmes et les hommes sur le front, en leur dictant la moindre action et non seulement l’objectif à atteindre, en les faisant avancer en quelque sorte la pointe du fusil dans le dos. Et un acte d’irresponsabilité, car la multiplication des ordres et contre-ordres permet d’en trouver toujours un pour couvrir l’état-major – ou le gouvernement- en cas de défaillance. Peu importe que les ordres soient inapplicables. Pire, c’est le but qu’ils le soient. Aujourd’hui la vraie ligne de fracture de la société c’est celle entre la première ligne, la deuxième ligne et les élites, les 1% de la politique, des médias et de la fortune. La première ligne souffre et ne parvient plus à rendre le service attendu d’elle, que ce soit le service public ou le service marchand. C’est une aide-soignante qui se fait prendre à partie à l’hôpital à cause des temps d’attente. C’est une caissière de supermarché que l’on morigène parce qu’il faut ouvrir d’autres caisses pour raccourcir la file. Ce sont les serviteurs essentiels qu’on a célébrés pendant le Covid et oubliés dès le lendemain. Ils sont nombreux. La deuxième ligne ce sont tous les employés, ouvriers, acteurs qui produisent ou préparent pour que la première ligne puisse agir. Ils ont l’impression que ce qu’ils font a de moins en moins de sens parce qu’on fractionne leur action, parce qu’on les implique dans des process toujours plus longs qui à la fin ne donnent rien. Ils sont en crise de sens. Dans cette société qui perd, les 1% paniquent. Alors une fois de plus, ils divisent les 99% entre eux. Ils font sécession. Derrière des murs de ségrégation spatiale ou scolaire. Derrière des murs de papier, de mots et de médias pour le gouvernement. Derrière la désignation de boucs-émissaires commodes pour beaucoup de politiques. Derrière la formulation de propositions populistes outrancières comme Bruno Retailleau proposant une cour disciplinaire des magistrats composée de citoyens tirés au sort, dans un geste de populisme pénal qui rappelle Jean Paul Sartre à Bruay-en-Artois. Jugeons les juges ! voilà la logique du nouveau maoïsme vendéen. Alors, dans ce temps difficile, nous avons besoin d’un moment Clemenceau. Un moment d’unité, d’autorité et d’espoir. C’est seulement par le rassemblement de tous, par la responsabilité de tous, par le réalisme de tous que nous pouvons conduire une politique qui enfin fasse reculer les fléaux de notre temps. Dominique de Villepin [2/2]