L’IA va changer notre rapport à la pensée, au langage. Tout le paradoxe est là, la mécanisation de l’écrit et de la pensée pourrait conduire au recentrement sur l’humain. En massifiant l’écrit, elle revalorise, en termes relatifs, l’authenticité de la parole orale, de l’intuition individuelle, de la présence humaine. Elle avantage la certitude sur l’impression, l’aura sur la reproduction. La révolution de Gutenberg s’achève ainsi sur un retour à la Grèce socratique, celle où « l’homme est la mesure de toute chose ». Il ne faut donc pas s’y tromper, l’IA pose la question centrale de la condition humaine. Elle ne la dévalue pas, elle l’exalte, elle nous oblige à rechercher en nous l’humanité, la vulnérabilité, la vie nue. C’est la question de sa vie en société, de son organisation politique, de sa liberté collective et individuelle qui nous invite à imaginer une nouvelle politique d’émancipation. Car l’IA, c’est l’autre nom de la question sociale aujourd’hui. Elle pousse à l’extrême la contradiction de la machine économique depuis la révolution industrielle, la course au remplacement du travail humain par la machine qui conduit à terme à la marginalisation du facteur travail, face au capital. Des usines et des bureaux sans femmes et sans hommes. Des humains réduits au rang de consommateurs passifs. C’est pourquoi il s’agit bien de réinventer le travail, l’activité, le service, pas de nous asservir à notre propre consommation. J’ai lu le pape Léon XIV, dans son encyclique Magnifica humanitas, « l’humanité capable de grandes choses », qui rappelle la nécessité de placer l’expérience humaine au cœur de la société des hommes, qui appelle à faire de l’IA un outil du bien commun, ce qu’il appelle la « Voie de Néhémie », plutôt qu’un instrument de profit et de discorde, une en ses mots une « nouvelle Tour de Babel ». En abordant la question sous l’angle de la justice sociale, Léon XIV a choisi avec sagesse d’ignorer le piège intellectuel où nous entraînent les « Lumières sombres », celles qui veulent voir dans l’IA un nouveau dieu, un dieu fait par l’homme. Car l’IA c’est aussi l’autre nom de la question politique, celle de l’accumulation vertigineuse de la puissance qui conduit à une course mondiale aux investissements d’IA, entre Amérique et Chine, pour la domination mondiale. Et cette course des empires nourrit, dans chaque Etat, une course à l’empire, à la marginalisation du facteur démocratique en faveur du facteur technocratique. L’annonce récente des 75 milliardsd’euros d’investissement de Soft Bank témoigne de la promesse des ressources françaises. Elle ne dit pas encore s’il s’agit de fonder un comptoir colonial numérique ou d’écrire une déclaration d’indépendance. Cela seule la puissance publique peut le déterminer. Car l’IA enfin, c’est l’autre nom de la question culturelle. Comment définirons-nous notre identité d’être humain ? Comment garantirons-nous notre intégrité et nos droits cognitifs, notre conscience, dans un monde où une la puissance de calcul peut infléchir nos récits, nos rêves, notre langage ? C’est peut-être la plus vertigineuse et la plus nouvelle des trois questions. Toutes ces questions se concentrent en un seul point, la liberté. Nous voulons être libres. Libres encore, libres à nouveau. Voilà tout l’espace de débat qui doit exister sur l’IA. J’en tire trois conclusions essentielles pour la décennie qui s’ouvre devant nous et dont j’espère qu’elle prendra la première place dans un débat présidentiel pour l’instant très décevant. [2/5]