Un accord sur le nucléaire est envisageable et c’est une bonne chose, mais il sera en retrait en termes d’efficacité, de crédibilité et de légitimité par rapport à l’accord de 2015, appelé JCPOA, un accord déchiré par Donald Trump en 2018. Croyant tout emporter par la force, Donald Trump se retrouve avec un stock d’uranium scellé sous terre et un scénario nord-coréen à l’horizon. Sur les causes régionales de conflit, rien n’est réglé et nous avons désormais à faire à un conflit gelé aux dimensions du Moyen Orient, à condition qu’Israël y souscrive. Pour aller enfin de l’avant, il faut inscrire la compréhension de ce moment dans une histoire plus longue, en dépit de l’aversion de notre époque à tout ce qui dépasse le culte de l’instantané. Nous devons en tirer les conséquences pour reprendre le travail de la paix. Première dimension structurante, nous sommes entrés dans un âge de fer, ce temps où la guerre cesse d’être l’exception pour redevenir une méthode ordinaire. L’accélération de l’Histoire - 1979 et la révolution iranienne, 1989, 2001, 2008, 2014, 2022, 2023 - n’a pas ralenti ; elle s’est emballée. Et la séquence du Golfe réunit les trois visages du monde qui vient : un monde de la rareté, où un détroit pétrolier suffit à faire trembler l’économie mondiale ; un monde des empires, où la force se substitue au droit ; un monde sans règles, où le rapport de force ne connaît plus de dernière limite. Il va falloir une réorganisation substantielle de l’action internationale. Mais le dilemme de sécurité n’est pas la seule loi des affaires internationales. Il existe aussi un dilemme d’ordre, selon lequel si je veux qu’un autre Etat se plie à des règles communes, je dois moi-même m’y soumettre. Il y a un avantage collectif au respect des règles. Il est d’autant plus important que l’Etat a peu de chances d’être hégémonique par la puissance militaire. Cela suppose donc une alliance des Etats européens, des pays du Commonwealth, comme des puissances du Sud Global qui ne peuvent se satisfaire de l’évolution actuelle. Tous ceux qui sont assez puissants ensemble pour contraindre même le leader mondial ou les deux rivaux planétaires. Tous ceux qui ne le sont pas assez pour peser encore seuls. Notre avenir consiste en une coalition de l’universalité et de la diversité mondiale. Cette alliance pour la civilisation est possible. Elle doit parler de climat, d’IA, de sortie de la pauvreté et évidemment de paix. Deuxième dimension structurante, la force ne fonde rien : elle s’est retournée contre ceux qui l’exerçaient, transformant une guerre éclair en enlisement, et une supériorité militaire en dépendance, au point que la première puissance du monde en est réduite à demander à ses alliés de déminer le détroit que sa propre guerre a fermé. Ormuz est ici la grande leçon. Pour qui ne voit que les rapports de force, c’est un point de passage que l’on tient ou que l’on perd. En vérité, c’est une vulnérabilité partagée : un détroit n’est pas une arme, c’est un bien commun qui n’appelle pas la domination mais la garantie collective — comme le Sund, Malacca, ou ces détroits du Bosphore et des Dardanelles que la Convention de Montreux a su soustraire à la logique de puissance dès 1936 en les plaçant sous garantie internationale, selon la logique assurantielle des relations internationales. Géré par la force, Ormuz devient un point de rupture mondial ; il ne sera durablement pacifié que régulé. Les hydrocarbures sont le charbon et l’acier de ce monde. Nous voyons les ondes de choc que cela produit, en termes géopolitiques et en termes climatiques. C’est une vulnérabilité globale, c’est donc un bien commun mondial qui nécessite une gestion globale. Une page se tourne pour l’OPEP, avec des Etats Unis devenus exportateurs nets d’hydrocarbures et des Emirats Arabes Unis qui en sortent. [2/3]