La première personne que je ferai entrer au Panthéon sera un tirailleur sénégalais. Notre histoire est faite de beaucoup d’ingratitude, et j’aime que la France reconnaisse ses dettes. Je suis issu d’une lignée de militaires, et beaucoup de mes parents ont combattu aux côtés de tirailleurs algériens, de tirailleurs sénégalais. Je sais que sans eux la France ne serait pas la même. Mais nous n’oublions pas comment nous avons traité les tirailleurs sénégalais, le massacre de Thiaroye, les stratégies pour éviter de payer leurs pensions. Alors j’estime que nous avons, vis-à-vis de l’Afrique, un devoir de reconnaissance central. Entretien du 30.08.26 sur @BFMTV
Dominique de Villepin
Ancien Premier ministre de la République française
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Je défends la République du respect, dans laquelle, il n'y a pas « deux poids deux mesures », dans laquelle il n'y a pas de place pour des mots aux échos tragiques comme « nuisibles ». Bernard Arnault n'est ni en dessous, ni au dessus des lois. La règle est, et doit être, la même pour tous. Partout et en toute circonstance ma position est la même, au national comme à l'international, sur Gaza, sur l'Ukraine, sur la justice sociale, sur la laïcité : pas de deux poids, deux mesures. Concernant le CPE, quel confort, Madame Aubry, de jouir de la certitude d'avoir été du bon côté ! Moi je ne connais pas cette satisfaction. J'ai écouté la rue, j'ai retiré le texte, mais vingt ans plus tard toujours rien n'a été fait pour répondre à la question concrète de l'égalité des chances : quelles solutions pour les jeunes de banlieues, qui restent encore et toujours stigmatisés et essentialisés, sans stage et sans emploi, ubérisés et deliverooisés ? Dominique de Villepin
À demain pour la rentrée ! https://t.co/6FHxwacvJS
Une nouvelle nuit du 4 août est nécessaire. Une nouvelle abolition des privilèges est essentielle. Hier, à la REF, les patrons ont engagé le processus de sélection de leurs nouveaux experts-comptables et fiscalistes. Le grand entretien d’embauche ! Comment en est-on arrivé là ? Deux raisons. D’abord, l’abaissement du débat public, sous la pression d’une surenchère constante, nourrie par l’impuissance publique et amplifiée par les réseaux sociaux. On y ramène les responsables politiques au rang de candidats au bac récitant leurs fiches. On ne met plus à l’épreuve des visions, on mesure des ignorances. Surtout, la complexité démente de notre administration autorise cette dérive techniciste. L’opacité de la boîte noire fiscale est un rempart dressé contre le peuple et contre la politique. En quoi est-ce grave ? C’est une confiscation de la politique, au terme de laquelle l’État est devenu le libre-service des intérêts particuliers. Résultat implacable, la France est devenue impuissante. Notre contrat social se délite. L’initiative individuelle est étouffée. Nous imposerions un taux de 50% de TVA que nous aurions encore des déficits. Nous aurions 100% de prélèvements obligatoires que nous aurions encore des besoins à combler. Car l’Etat est devenu un véritable tonneau des danaïdes. L’origine de notre épuisement, c’est l’abandon de la règle commune. C’est l’instauration du « deux poids, deux mesures ». Le premier acte de cette nouvelle abolition des privilèges, c’est la séparation de la société et de l’État par une grande loi d’extinction des niches fiscales et sociales. Les 400 niches doivent être refermées, en assumant d’affronter le chien qui mord, tapi dans chacune d’entre elles. Le taux réduit de TVA sur les produits essentiels reste important à mes yeux, ainsi que le quotient familial qui protège le quotidien déjà difficile des familles. Cette loi permettra également une simplification radicale de notre système fiscal. Je propose de porter à neuf grands impôts toute la fiscalité française, réduisant le code des impôts de dizaines de milliers à quarante pages. C’est le point de départ de nos retrouvailles avec l’abondance, le progrès et la liberté. La France, il y a plus de 200 ans, a inventé le mètre, la mesure commune. A nous de refonder notre État autour d’une idée tout aussi simple : « un poids, une mesure » Le texte complet ci-dessous : https://t.co/gVbjvONyHs Bonne rentrée à toutes et tous. Dominique de Villepin
Je veux vous parler d’un roman qui ressemble à une énigme et qui, pourtant, touche à quelque chose de très réel, de très humain : l’absence. La Disparition de Georges Perec dépasse le simple exploit littéraire. On la présente souvent comme une prouesse, alors qu'elle est peut-être surtout une blessure ouverte, une béance qui perce la langue même. En écrivant tout un roman sans la lettre « e », la plus fréquente du français, Perec s'impose une langue amputée comme on vit avec une mémoire amputée. Il retire une lettre comme on retire une part du monde, et tout résonne alors autrement. Né en 1936, orphelin d'une histoire brisée, son père mort pendant la guerre, sa mère déportée à Auschwitz et jamais revenue, Perec grandit avec une absence fondamentale. Dans son écriture, il laisse ce manque infuser, imprégner, travailler la matière même du langage. Trois leçons traversent ce roman d'enquête où les hommes et les noms s'effacent. La première rappelle que le manque devient moteur, que la contrainte libère et oblige à créer, changeant une langue mutilée en langue inventive, surprenante, nerveuse. La deuxième, plus politique, nous avertit. Dans notre monde de disparitions rapides, d'attentions avalées par le flux, de mémoires courtes, l'effacement normalisé fragilise notre humanité et notre conscience commune. La troisième, plus intime, montre qu'on peut perdre et pourtant tenir debout. Sans guérir le manque, Perec lui donne forme et transforme le trou en architecture. Voilà son tour de force. On peut faire une œuvre avec ce qui manque, et faire mémoire, c'est refuser que l'absence devienne l'oubli.
Cet été, je vous fais découvrir ma playlist. Et il y a cette chanson que j’ai eu le bonheur de partager avec le public des Francofolies au début du mois de juillet : Corps, d’Yseult. Je l’ai découverte presque par hasard, grâce à mes enfants. J’y ai entendu d’abord quelque chose qui tient du dépouillement : une voix immense, presque seule, et la force d’une femme qui a choisi son indépendance malgré les désillusions du monde de la musique. Mais il y a aussi quelque chose de plus intime, qui parle à beaucoup de jeunes filles et, au-delà, à chacun de nous : le droit d’exister tel que l’on est, dans un monde saturé d’images retouchées, de modèles imposés et de comparaisons impossibles. Cette chanson nous rappelle qu’un corps n’est pas une performance. Il est notre demeure, notre histoire, notre présence au monde. Et dans une époque qui nous demande sans cesse de paraître autrement que nous sommes, le dire simplement est déjà un acte de liberté.
@ArnaudViviant @YouTube Merci pour cette recommandation de My Bloody Valentine. C’est pour moi une véritable musique du vertige. Je dois avouer que je connais encore assez mal leur œuvre, en dehors du classique Loveless, mais je vais désormais l’écouter avec plus d’attention… Bonne soirée
Je voudrais vous parler d’un roman de Balzac que nous lisons trop rarement, alors qu’il est d’une actualité presque cruelle. Dans Le Cousin Pons, Balzac met en scène un musicien vieillissant, désargenté, sans véritable appui, toléré plus qu’aimé par une famille qui le regarde avec condescendance. Mais Pons possède une richesse qui ne se voit pas. Il est collectionneur, et sa collection est pour lui une patrie intérieure, une fidélité à la beauté qui le tient debout. Lorsque le monde découvre la valeur inestimable de ce qu’il a patiemment rassemblé, les visages changent. Ceux qui le méprisaient se rapprochent, les attentions se multiplient, et ce qui relevait de la beauté devient soudain un enjeu d’argent, une marchandise. C’est là que Balzac nous atteint encore. Dans ce monde où les relations se changent en transactions, l’inhumanité ne prend pas nécessairement le visage de la violence. Elle peut prendre celui, plus hypocrite, de la prévenance, de la politesse, du sourire. La grande leçon du livre est peut-être là : ce qui nous protège vraiment, ce ne sont pas nos biens, ce sont nos liens. La solitude nous rend vulnérables, la vieillesse davantage encore. Mais rien ne nous expose autant que l’absence autour de nous d’un cercle humain capable de dire simplement : cet homme compte pour nous.
Cet été, je vous fais découvrir ma playlist, mes coups de cœur. Il y a une chanson qui me hante depuis des années : Dark Globe, de Syd Barrett. Cofondateur de Pink Floyd, il fut l'enfant prodige du Londres psychédélique. Un météore, puis la chute. À vingt-deux ans, ses compagnons doivent l'écarter du groupe qu'il a créé, et il se retire du monde, trente ans durant, chez sa mère à Cambridge. Dark Globe date de ce naufrage. Une voix qui chavire, une supplique, celle d'un homme qui sent qu'il s'éloigne et qui demande qu'on ne l'oublie pas. Un homme en pleine mer et qui agite la main vers le rivage. Nous savons célébrer les génies brisés une fois entrés dans la légende. La vraie question est plus dérangeante : que faisons-nous des êtres fragiles quand ils sont encore parmi nous ? Souvenons-nous que dans nos familles, dans nos écoles, il y a des êtres que leur fragilité rend invisibles. Regardons-les. Parce que les regarder, c'est déjà tendre la main. Et pour l'écouter avec moi, cet été et pour préparer doucement la rentrée, retrouvez en biographie ma playlist sur Deezer.
Cet été, je vous fais découvrir ma playlist, mes coups de cœur. Il y a une chanson qui me hante depuis des années : Dark Globe, de Syd Barrett. Cofondateur de Pink Floyd, il fut l’enfant prodige du Londres psychédélique. Un météore, puis la chute. À vingt-deux ans, ses compagnons doivent l’écarter du groupe qu’il a créé, et il se retire du monde, trente ans durant, chez sa mère à Cambridge. Dark Globe date de ce naufrage. Une voix qui chavire, une supplique, celle d’un homme qui sent qu’il s’éloigne et qui demande qu’on ne l’oublie pas. Un homme en pleine mer et qui agite la main vers le rivage. Nous savons célébrer les génies brisés une fois entrés dans la légende. La vraie question est plus dérangeante : que faisons-nous des êtres fragiles quand ils sont encore parmi nous ? Souvenons-nous que dans nos familles, dans nos écoles, il y a des êtres que leur fragilité rend invisibles. Regardons-les. Parce que les regarder, c’est déjà tendre la main. Et pour l’écouter avec moi, cet été et pour préparer doucement la rentrée, retrouvez en biographie ma playlist sur Deezer.
Comme chaque été, la France déménage. Pour des centaines de milliers de Français, le parcours du combattant commence. Files d’attente devant les appartements, dossiers refusés, garants introuvables, loyers qui dévorent le salaire... Je veux vous parler du logement, parce qu’habiter, c’est exister, et qu’exister, c’est vivre. Moins de 270 000 logements mis en chantier l’an dernier, le niveau des années 1950. Trois millions de familles en attente d’un logement social. 350 000 personnes sans domicile. La vérité, c’est que la rente a pris le pouvoir sur le travail. Devenir propriétaire est devenu un privilège de naissance, et pour la première fois, nos enfants se logent moins bien que nous. Alors, je propose quatre décisions. L’urgence absolue : 30 000 places d’hébergement, 50 000 logements très sociaux, le foncier public mobilisé, parce qu’une grande nation ne laisse personne dormir dehors. La production : des logements sociaux à haute qualité environnementale sous forme de coopératives d’habitants, troisième voie entre la location subie et la propriété inaccessible, et 800 000 rénovations thermiques par an pilotées par les maires. La Garantie universelle des loyers, qui protège le locataire de l’expulsion et le propriétaire de l’impayé : ce que la Sécurité sociale a fait pour la santé en 1945, faisons-le pour le logement. Et dans les zones tendues, que la propriété non louée déclenche la résidence fiscale, car les logements sont faits pour être habités. Le logement est la première condition de la dignité.
LA DETTE C'EST LA DÉFAITE : CHOISIR LE SURSAUT La finance internationale ne connaît pas les saisons. À 4,13%, l'emprunt français fait face à un niveau inédit depuis novembre 2008. Au-delà des inquiétudes nationales, le reflux des capitaux japonais et les 750 milliards de dollars investis dans l'IA raréfient l'argent disponible. Désormais, pour chaque milliard emprunté nous débourserons 40 millions d’euros de plus. Il faut mesurer ce que cela signifie : si cela devait s’installer dans la durée, cela voudrait dire, dès 2030, que la totalité de l’impôt sur le revenu serait dédié aux seuls intérêts d’emprunt. C’est un phénomène mondial, qui touche plusieurs grandes économies développées, mais où la France, après 9 années du même exécutif, se singularise : elle se finance aujourd’hui plus mal que la Grèce ou le Portugal, avec les taux les plus élevés de la zone euro, traduisant la perte de crédibilité de notre classe politique vis-à-vis de nos créanciers. Face à la lame de fond macroéconomique mondiale, nous sommes exposés de plein fouet, sur l’étrave où se fracassent les vagues. Quelles en sont les causes, qui sont les responsables ? D’abord les Etats-Unis de Donald Trump, en l’occurrence, qui mènent une politique économique fondée sur le déséquilibre : déficits publics sans frein, interventions sauvages sur les marchés de change, pressions à la hausse sur les prix du pétrole résultant d’une politique étrangère erratique, dérégulation des marchés financiers et saccage de l’indépendance de la Fed, soutenant un expansionnisme monétaire déraisonné au service d’une croissance des valorisations boursières à tout prix, notamment dans le domaine de la tech ; c’est une guerre hybride financière qui est menée et nous sommes ciblés, sinon comme adversaires au moins comme proies ou victimes collatérales. L’enjeu est simple, canaliser le plus de capitaux possibles vers l’économie américaine et vers les dépenses fédérales américaines, au mépris de tous les équilibres économiques internationaux. Et dans ce monde, il n’y a pour les Etats-Unis que deux places possibles : ceux qui acceptent leur vassalisation, et ceux qui seront broyés. Ensuite, nos gouvernants depuis vingt ans ont eu la faiblesse de profiter des taux d’intérêt bas issus de la grande déflation qui a suivi la crise financière de 2008 pour persévérer dans l’inaction et les renoncements. Le passage à l’euro a masqué la dure réalité d’un décrochage de compétitivité économique, de coût du travail, et de dégradation de notre balance commerciale qui aurait conduit un pays au franc à une rude dévaluation. Dix années de liquidité bon marché, pendant lesquelles nous avons cru pouvoir regarder de haut nos voisins européens qui se redressaient dans l’effort, pendant que nous nous avachissions dans l’autosatisfaction d’être « un pays sérieux ». Dans la torpeur d’un bain de liquidités bon marché offertes par la BCE, la France de l’après 2007 a pu se croire guérie et n’a fait aucun effort pour réduire sa dette, au contraire. Pour mémoire, elle était de 64% du PIB en 2007 lorsque j’ai quitté Matignon, inférieure à celle de l’Allemagne. Si la France avait maintenu un poids des dépenses sociales dans le PIB égal à celui de l’Allemagne sur la période, elle n’en aurait pas dévié. Depuis mille milliards de dette ont été ajoutés par Nicolas Sarkozy et François Hollande, pour financer des cadeaux électoraux sans précédent et mille autres milliards par Emmanuel Macron au gré du « quoi qu’il en coûte » et pour acheter l’élection de 2022, avec le succès qu’on a vu aux législatives de 2022 puis de 2024. Il y a bel et bien de lourdes responsabilités partisanes et personnelles dans le gonflement de la dette qui devront être assumées. Ces responsabilités sont celles du sacrifice de notre souveraineté, car sans comptes publics sains, il n’y a pas de crédibilité, et sans crédibilité, la voix de la France ne peut porter en Europe et dans le monde. L’Europe enfin, car l’inachèvement de l’euro, du marché de capitaux et d’un système obligataire viable n’ont cessé de donner des injonctions contradictoires. Certes elle n’a cessé d’encourager à maitriser les dettes publiques nationales, mais paradoxalement elle n’a pas su donner les moyens concrets et solidaires de résoudre la crise de la dette. Pour que la France maitrise ses déficits, dans un contexte de déficits commerciaux élevés, il fallait aussi pouvoir avoir un débat sur le niveau de l’euro. Je mesure qu’il est difficile d’entendre à Bruxelles ce genre de critiques venues de France, mais je plaide avec constance, depuis 2010 et la crise de la dette grecque pour des euro-obligations permettant d’adoucir les trajectoires de réduction des déficits en garantissant un socle de dette souveraine protégée des attaques. Je plaide également pour une politique de taux différenciés, qui permette à la BCE de refinancer à un taux préférentiel les investissements verts au sein de l’Union : le temps de la transition nous devons assumer de lui donner les moyens de se financer, quitte à affaiblir un peu l’euro ce qui améliorerait notre compétitivité-export. Quelles sont les solutions ? Il y a le grand bond en arrière. C’est ce que proposent Jean Luc Mélenchon comme Marine Le Pen. Le premier parle clairement de « foutre au feu » ; la seconde proposait par le passé de revenir sur la loi de 1973 interdisant à la Banque de France le financement direct des déficits - pour savoir ce qu’elle propose aujourd’hui en dehors d’une promesse de « courage et de détermination », qui ne coûte pas cher, autant demander à des astrologues. C’est la nostalgie d’une époque où l’on pouvait faire fi de l’indépendance des banques centrales, et compter sur la création monétaire pour combler les déficits. Beaucoup traitent la France Insoumise avec condescendance – il faut la prendre au sérieux. C’est une voie possible. Mais il faut en mesurer le coût. D’abord nous brûlerions nos vaisseaux car il serait impossible à court terme de retourner sur les marchés : plus personne ne prête à celui qui a renoncé à honorer une dette. Il faudrait donc, du jour au lendemain, équilibrer le budget. Voyons donc comment Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen proposeraient de le faire, car c’est la conséquence immédiate de ce qu’ils proposent. Hausses d’impôts massives ou coupes brutales dans notre système social et nos services publics ? Ensuite une crise majeure avec l’Union Européenne isolant la France à l’heure où il faut plus d’initiative collective face aux empires qui nous préfèrent divisés qu’unis. Enfin, la très forte probabilité d’une spirale inflationniste. Ce sont les consommateurs qui paieront la dette, comme si on ajoutait plusieurs points de TVA chaque année, parce que les prix ne sont jamais compensés qu’avec retard par les salaires. Sans aucune incitation à limiter les déficits, comment croire que nous ne vivrons pas la même gabegie que par le passé. Il y a le bricolage permanent de ceux qui se placent dans la continuité des derniers mandats. Ceux qui font passer des baisses d’un dixième de point de déficit pour des prouesses sans pareil, ceux qui misent sur la croissance et en redistribuent les fruits en baisse d’impôts – comme Bruno Retailleau – ou en dépenses sociales – comme les nombreux candidats de gauche. Ils promettent en somme toujours la même chose. « Une minute de plus, monsieur le bourreau. » Aujourd’hui, je crains que nous soyons arrivés au bout de ce temps, et que le couperet soit déjà aiguisé et prêt à tomber. Comme dans les précédentes grandes défaites auxquelles notre pays a fait face, il y a donc déjà ceux qui prétendent à la révolution nationale pour en réalité choisir l’asservissement, et ceux qui se résignent au déclin mou. Je suis de ceux qui croient au combat. Il y a face à cette crise ce qui me semble la seule solution viable, le sursaut, car la dette, c’est la défaite, c’est l’aliénation de l’Etat et le renoncement à l’idée de la France. Se donner un cadre et une stratégie, cela tient en trois actions : - Une règle de pluriannualité de la trajectoire de déficits, adoptée en début de quinquennat pour cinq ans, et qui s’impose ensuite à chaque budget annuel, dont le parlement ne puisse ensuite plus dévier. - Un renforcement de l’évaluation indépendante d’impact du budget, à la fois économique, social et environnemental pour assurer la justice sociale et la crédibilité environnementale; - Une capacité d’investissement public et privé dans la transformation de notre pays, pour stimuler la croissance, à travers un grand fonds souverain de souveraineté et de solidarité géré dans un objectif de performance et selon des principes de responsabilité. Et bien sûr, ce cadre une fois en place, il faudra des hausses d’impôt justes et des baisses de dépenses ciblées, à hauteur des besoins, c’est-à-dire pour plus de 120 Mds€ à l’horizon 2031. Nous pouvons réussir, car nous avons déjà réussi à juguler nos déficits par le passé. Dominique de Villepin ©️ Van Kuzkin | Shutterstock
LA DETTE C'EST LA DÉFAITE : CHOISIR LE SURSAUT La finance internationale ne connaît pas les saisons. À 4,13%, l'emprunt français fait face à un niveau inédit depuis novembre 2008. Au-delà des inquiétudes nationales, le reflux des capitaux japonais et les 750 milliards de dollars investis dans l'IA raréfient l'argent disponible. Désormais, pour chaque milliard emprunté nous débourserons 40 millions d’euros de plus. Il faut mesurer ce que cela signifie : si cela devait s’installer dans la durée, cela voudrait dire, dès 2030, que la totalité de l’impôt sur le revenu serait dédié aux seuls intérêts d’emprunt. C’est un phénomène mondial, qui touche plusieurs grandes économies développées, mais où la France, après 9 années du même exécutif, se singularise : elle se finance aujourd’hui plus mal que la Grèce ou le Portugal, avec les taux les plus élevés de la zone euro, traduisant la perte de crédibilité de notre classe politique vis-à-vis de nos créanciers. Face à la lame de fond macroéconomique mondiale, nous sommes exposés de plein fouet, sur l’étrave où se fracassent les vagues. Quelles en sont les causes, qui sont les responsables ? D’abord les Etats-Unis de Donald Trump, en l’occurrence, qui mènent une politique économique fondée sur le déséquilibre : déficits publics sans frein, interventions sauvages sur les marchés de change, pressions à la hausse sur les prix du pétrole résultant d’une politique étrangère erratique, dérégulation des marchés financiers et saccage de l’indépendance de la Fed, soutenant un expansionnisme monétaire déraisonné au service d’une croissance des valorisations boursières à tout prix, notamment dans le domaine de la tech ; c’est une guerre hybride financière qui est menée et nous sommes ciblés, sinon comme adversaires au moins comme proies ou victimes collatérales. L’enjeu est simple, canaliser le plus de capitaux possibles vers l’économie américaine et vers les dépenses fédérales américaines, au mépris de tous les équilibres économiques internationaux. Et dans ce monde, il n’y a pour les Etats-Unis que deux places possibles : ceux qui acceptent leur vassalisation, et ceux qui seront broyés. Ensuite, nos gouvernants depuis vingt ans ont eu la faiblesse de profiter des taux d’intérêt bas issus de la grande déflation qui a suivi la crise financière de 2008 pour persévérer dans l’inaction et les renoncements.Le passage à l’euro a masqué la dure réalité d’un décrochage de compétitivité économique, de coût du travail, et de dégradation de notre balance commerciale qui aurait conduit un pays au franc à une rude dévaluation. Dix années de liquidité bon marché, pendant lesquelles nous avons cru pouvoir regarder de haut nos voisins européens qui se redressaient dans l’effort, pendant que nous nous avachissions dans l’autosatisfaction d’être « un pays sérieux ». Dans la torpeur d’un bain de liquidités bon marché offertes par la BCE, la France de l’après 2007 a pu se croire guérie et n’a fait aucun effort pour réduire sa dette, au contraire. Pour mémoire, elle était de 64% du PIB en 2007 lorsque j’ai quitté Matignon, inférieure à celle de l’Allemagne. Si la France avait maintenu un poids des dépenses sociales dans le PIB égal à celui de l’Allemagne sur la période, elle n’en aurait pas dévié. Depuis mille milliards de dette ont été ajoutés par Nicolas Sarkozy et François Hollande, pour financer des cadeaux électoraux sans précédent et mille autres milliards par Emmanuel Macron au gré du « quoi qu’il en coûte » et pour acheter l’élection de 2022, avec le succès qu’on a vu aux législatives de 2022 puis de 2024. Il y a bel et bien de lourdes responsabilités partisanes et personnelles dans le gonflement de la dette qui devront être assumées. Ces responsabilités sont celles du sacrifice de notre souveraineté, car sans comptes publics sains, il n’y a pas de crédibilité, et sans crédibilité, la voix de la France ne peut porter en Europe et dans le monde. L’Europe enfin, car l’inachèvement de l’euro, du marché de capitaux et d’un système obligataire viable n’ont cessé de donner des injonctions contradictoires. Certes elle n’a cessé d’encourager à maitriser les dettes publiques nationales, mais paradoxalement elle n’a pas su donner les moyens concrets et solidaires de résoudre la crise de la dette. Pour que la France maitrise ses déficits, dans un contexte de déficits commerciaux élevés, il fallait aussi pouvoir avoir un débat sur le niveau de l’euro. Je mesure qu’il est difficile d’entendre à Bruxelles ce genre de critiques venues de France, mais je plaide avec constance, depuis 2010 et la crise de la dette grecque pour des euro-obligations permettant d’adoucir les trajectoires de réduction des déficits en garantissant un socle de dette souveraine protégée des attaques. Je plaide également pour une politique de taux différenciés, qui permette à la BCE de refinancer à un taux préférentiel les investissements verts au sein de l’Union : le temps de la transition nous devons assumer de lui donner les moyens de se financer, quitte à affaiblir un peu l’euro ce qui améliorerait notre compétitivité-export. Quelles sont les solutions ? Il y a le grand bond en arrière. C’est ce que proposent Jean Luc Mélenchon comme Marine Le Pen. Le premier parle clairement de « foutre au feu » ; la seconde proposait par le passé de revenir sur la loi de 1973 interdisant à la Banque de France le financement direct des déficits - pour savoir ce qu’elle propose aujourd’hui en dehors d’une promesse de « courage et de détermination », qui ne coûte pas cher, autant demander à des astrologues. C’est la nostalgie d’une époque où l’on pouvait faire fi de l’indépendance des banques centrales, et compter sur la création monétaire pour combler les déficits. Beaucoup traitent la France Insoumise avec condescendance – il faut la prendre au sérieux. C’est une voie possible. Mais il faut en mesurer le coût. D’abord nous brûlerions nos vaisseaux car il serait impossible à court terme de retourner sur les marchés : plus personne ne prête à celui qui a renoncé à honorer une dette. Il faudrait donc, du jour au lendemain, équilibrer le budget. Voyons donc comment Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen proposeraient de le faire, car c’est la conséquence immédiate de ce qu’ils proposent. Hausses d’impôts massives ou coupes brutales dans notre système social et nos services publics ? Ensuite une crise majeure avec l’Union Européenne isolant la France à l’heure où il faut plus d’initiative collective face aux empires qui nous préfèrent divisés qu’unis. Enfin, la très forte probabilité d’une spirale inflationniste. Ce sont les consommateurs qui paieront la dette, comme si on ajoutait plusieurs points de TVA chaque année, parce que les prix ne sont jamais compensés qu’avec retard par les salaires. Sans aucune incitation à limiter les déficits, comment croire que nous ne vivrons pas la même gabegie que par le passé. Il y a le bricolage permanent de ceux qui se placent dans la continuité des derniers mandats. Ceux qui font passer des baisses d’un dixième de point de déficit pour des prouesses sans pareil, ceux qui misent sur la croissance et en redistribuent les fruits en baisse d’impôts – comme Bruno Retailleau – ou en dépenses sociales – comme les nombreux candidats de gauche. Ils promettent en somme toujours la même chose. « Une minute de plus, monsieur le bourreau. » Aujourd’hui, je crains que nous soyons arrivés au bout de ce temps, et que le couperet soit déjà aiguisé et prêt à tomber. Comme dans les précédentes grandes défaites auxquelles notre pays a fait face, il y a donc déjà ceux qui prétendent à la révolution nationale pour en réalité choisir l’asservissement, et ceux qui se résignent au déclin mou. Je suis de ceux qui croient au combat. Il y a face à cette crise ce qui me semble la seule solution viable, le sursaut, car la dette, c’est la défaite, c’est l’aliénation de l’Etat et le renoncement à l’idée de la France. Se donner un cadre et une stratégie, cela tient en trois actions : - Une règle de pluriannualité de la trajectoire de déficits, adoptée en début de quinquennat pour cinq ans, et qui s’impose ensuite à chaque budget annuel, dont le parlement ne puisse ensuite plus dévier. - Un renforcement de l’évaluation indépendante d’impact du budget, à la fois économique, social et environnemental pour assurer la justice sociale et la crédibilité environnementale; - Une capacité d’investissement public et privé dans la transformation de notre pays, pour stimuler la croissance, à travers un grand fonds souverain de souveraineté et de solidarité géré dans un objectif de performance et selon des principes de responsabilité. Et bien sûr, ce cadre une fois en place, il faudra des hausses d’impôt justes et des baisses de dépenses ciblées, à hauteur des besoins, c’est-à-dire pour plus de 120 Mds€ à l’horizon 2031. Nous pouvons réussir, car nous avons déjà réussi à juguler nos déficits par le passé. Dominique de Villepin ©️ Van Kuzkin | Shutterstock
@LucBroussy Merci à vous !
Edgar Morin s’est éteint à Paris le 29 mai 2026, à l’âge de 104 ans. Aujourd’hui, alors que la douleur du deuil cède doucement la place à la douceur du souvenir, je voudrais lui rendre hommage. Son « non » fut la colonne vertébrale de sa vie, une manière de se tenir debout. Edgar Nahoum devient Edgar Morin dans la Résistance, vers 1942. Voilà son premier « non », celui qui fit de la Résistance une éthique. Vint ensuite le « non » adressé au dogme, quand il est exclu du Parti au cœur de la nuit stalinienne. Puis le refus de la simplification, de cette intelligence aveugle qui croit comprendre le monde en le découpant jusqu’à ne plus voir ce qui relie les êtres, les idées et les destins. Son humanisme procède du même mouvement . « Non » à l’homme qui se croit maître de la nature. « Non » aussi a l’effacement de, l’homme, de sa conscience et de sa responsabilité. Ni l’homme tout-puissant ni l’homme dissous. De là un humanisme plus modeste, plus fraternel, et l’idée de « Terre-Patrie ». Le « non » devient alors une valeur, une vigilance, une alarme intérieure, la condition d’un autre « oui ». Car la barbarie ne s’annonce jamais comme telle. Elle commence dans les mots qui se dégradent, dans la fatigue de l’esprit critique. Voilà son héritage : dire non à ce qui mutile, pour rester fidèle à ce qui relie. C’est cela, peut-être, résister jusqu’au bout : faire de chaque refus une promesse.
La disparition d’Yvette Roudy laisse un vide dans l’histoire Française. À 97 ans, elle laisse derrière elle un parcours hors du commun, celui d'une femme libre qui n’a jamais cessé de se battre pour que toutes les femmes le soient. Fille d’un ouvrier invalide de guerre et orpheline d’une maman disparue lorsqu'elle avait 12 ans, elle quitte l'école très jeune pour travailler comme dactylographe. Mais ce besoin d'émancipation, pour elle et pour les autres femmes, est plus fort que tout et la pousse au dépassement. Elle apprend l'anglais par correspondance, révise le soir pour décrocher à 26 ans son baccalauréat en candidate libre. Elle s'engage aux côtés de Colette Audry au Mouvement démocratique féminin et prend la tête de la revue La Femme du XXe siècle. En 1964, c'est elle qui traduit pour la première fois en français l'ouvrage fondateur de Betty Friedan, La Femme mystifiée. Mai 1981. François Mitterrand la nomme à la tête du tout premier ministère des Droits de la femme. Elle obtient le remboursement de l'IVG par la Sécurité sociale, droit jusqu'alors réservé à celles qui pouvaient se le permettre, fait voter la loi de 1983 sur l'égalité professionnelle et pose les bases du combat pour la parité. Son combat est celui de l’émancipation, et je veux saluer aussi son engagement pour la valorisation de la pratique théâtrale à l’école ; l’art est une voie vers l'amélioration de l'esprit et le progrès de l’humanité. Saluer sa mémoire aujourd'hui, alors que des droits que l'on pensait inaliénables redeviennent fragiles, c'est faire la promesse de défendre toujours ce qu'elle a mis une vie à bâtir. Dominique de Villepin ©️ Yvette Roudy, le 6 avril 1984. | Julien Cassagne / AFP
La disparition d’Yvette Roudy laisse un vide dans l’histoire Française. À 97 ans, elle laisse derrière elle un parcours hors du commun, celui d'une femme libre qui n’a jamais cessé de se battre pour que toutes les femmes le soient. Fille d’un ouvrier invalide de guerre et orpheline d’une maman disparue lorsqu'elle avait 12 ans, elle quitte l'école très jeune pour travailler comme dactylographe. Mais ce besoin d'émancipation, pour elle et pour les autres femmes, est plus fort que tout et la pousse au dépassement. Elle apprend l'anglais par correspondance, révise le soir pour décrocher à 26 ans son baccalauréat en candidate libre. Elle s'engage aux côtés de Colette Audry au Mouvement démocratique féminin et prend la tête de la revue La Femme du XXe siècle. En 1964, c'est elle qui traduit pour la première fois en français l'ouvrage fondateur de Betty Friedan, La Femme mystifiée. Mai 1981. François Mitterrand la nomme à la tête du tout premier ministère des Droits de la femme. Elle obtient le remboursement de l'IVG par la Sécurité sociale, droit jusqu'alors réservé à celles qui pouvaient se le permettre, fait voter la loi de 1983 sur l'égalité professionnelle et pose les bases du combat pour la parité. Son combat est celui de l’émancipation, et je veux saluer aussi son engagement pour la valorisation de la pratique théâtrale à l’école ; l’art est une voie vers l'amélioration de l'esprit et le progrès de l’humanité. Saluer sa mémoire aujourd'hui, alors que des droits que l'on pensait inaliénables redeviennent fragiles, c'est faire la promesse de défendre toujours ce qu'elle a mis une vie à bâtir. ©️ Yvette Roudy, le 6 avril 1984. | Julien Cassagne / AFP
Une nuit, un taxi, une voix. Cet été, je vous fais découvrir ma playlist, et aujourd’hui j’aimerais vous parler d’une chanson déchirante de Frank Ocean. Prenant pour confident un chauffeur de taxi, sur un fond d'orgue d'église, Frank Ocean lui confie ce qu'il ne peut dire à personne. Un amour impossible, une solitude sans fond, le poids d'un secret trop lourd. Sobre, pudique, voilà un jeune homme entouré de tous les moyens de communication que l'humanité ait jamais inventés, et pourtant son seul interlocuteur possible est un inconnu croisé dans la nuit. Autour de nous, il y a des êtres qui cherchent leur taxi dans la nuit. Un fils, une sœur, un ami, un collègue. Parfois, il suffit d'être là, de rouler, d'écouter. La fraternité commence par cette chose immense et minuscule : offrir à quelqu'un le droit de parler enfin.
Cinq ans jour pour jour après la chute de Kaboul aux mains des talibans, je veux parler des femmes d’Afghanistan. Celles qui apprennent à lire en cachette à leurs filles privées d’école. Celles que l’on efface de l’espace public, à qui l’on interdit d’étudier, de travailler, et jusqu’à faire entendre librement leur voix. Il y a un siècle, la reine Soraya ouvrait à Kaboul l’une des premières écoles de filles du pays, défiait publiquement l’obligation du voile et envoyait de jeunes Afghanes étudier à l’étranger. Je veux lui rendre hommage parce que son combat demeure. La première leçon de la reine Soraya, c’est que tout commence par une école. La deuxième, c’est qu’une nation qui écarte ses femmes s’ampute d’elle-même. La troisième, enfin, c’est qu’aucun droit n’est jamais définitivement acquis et qu’un « non » peut traverser un siècle. La France a une responsabilité. Elle doit refuser toute normalisation avec les talibans qui se paierait de l’oubli des femmes. Elle doit protéger celles qui fuient, soutenir celles qui résistent, ouvrir davantage ses universités à celles qui veulent apprendre. Elle doit porter, avec ses partenaires, la reconnaissance de l’apartheid de genre par le droit international, pour que cette oppression ait un nom et puisse être jugée. En ce 15 août, cinq ans après la chute de Kaboul, je veux dire aux femmes d’Afghanistan : la France ne vous oublie pas. Le combat de Soraya continue dans les vôtres. Votre « non » nous oblige. Et l’histoire, qui a retenu le nom de Soraya, retiendra les vôtres.
Je veux vous parler de l'école, parce que l'école, chacun de nous la porte en soi. L'école a fait la République, et la République a fait l'école. Aujourd'hui, cette promesse se brise. Nos CM1 sont derniers de l'UE en mathématiques, 3 élèves sur 10 entrent en sixième sans savoir lire, et les candidats aux concours d'enseignants ont été divisés par deux en 25 ans. Et l'école trie. 64 % des élèves des grandes écoles viennent des 23 % les plus favorisés. Nous avons laissé l'école devenir un marché : marché des places, marché des études, marché de l'avenir. Et dans un marché, ce sont toujours les mêmes qui gagnent. Alors, que faire ? Priorité absolue au primaire, parce que tout se joue avant 11 ans. Exiger de l'enseignement privé financé par l'argent public sa pleine part des obligations de service public, à commencer par la mixité. Nos enfants doivent apprendre ensemble puisqu'ils auront à vivre ensemble. Renouveler le cadre scolaire, en consacrant les matinées aux savoirs fondamentaux, les après-midi aux savoir-faire pratiques et manuels, pour former des personnes entières, avec une tête, un cœur et des mains. En finir avec le tri trop précoce : un lycée commun jusqu'à 18 ans, où chacun compose son parcours par modules. Sortir de la solitude de l'orientation : remplaçons la boîte noire de Parcoursup, machine à stress, machine à refus, machine à solitude, par 3 vrais rendez-vous avec des professeurs en chair et en os. Rien ne changera sans les enseignants. Leur rendre du temps, de l'autorité, une perspective, une juste rémunération, et aller chercher de nouveaux hussards noirs de la République dans les quartiers populaires, les campagnes, les secondes carrières. Protéger enfin l'école du harcèlement, de la compétition qui épuise trop tôt et du bruit des réformes permanentes, avec un pacte de stabilité scolaire, 10 ans de constance. Les moyens existent. Un élève sur sept en moins dans 10 ans. Je maintiendrai chaque euro du budget de l'éducation, soit 13 % de moyens en plus par élève. Chaque génération a agrandi la promesse. La nôtre l'a laissée rétrécir. À nous de l'agrandir de nouveau.
Cet été, je vous fais découvrir ma playlist. Dans Let England Shake, l’album que PJ Harvey a consacré, en 2011, à la guerre, j’aurais pu tout recommander. Mais je choisis une seule chanson : The Words That Maketh Murder. C’est la guerre vue d’en bas, celle des soldats de Gallipoli en 1915, celle des corps abandonnés, des membres arrachés, des jeunes hommes fauchés par vagues entières pour quelques mètres de terrain. Et l’horreur absolue chantée sur des mélodies presque enfantines, par une voix haut perchée, sur un air de comptine, comme ces chansons de marche que fredonnaient les soldats pour ne pas devenir fous. J’ai passé une partie de ma vie à étudier la guerre, à la côtoyer dans l’exercice de la diplomatie, à tenter de l’empêcher. PJ Harvey a compris ce que bien des chancelleries oublient : la guerre commence toujours par des mots. Des mots qui déshumanisent l’adversaire, des mots qui promettent une victoire facile, des mots qui fabriquent le meurtre avant la première balle. J’entends dans cette chanson le rappel que, face à la barbarie, il n’existe que deux voies : la vengeance infinie ou le droit, seule invention humaine capable d’interrompre le cycle du sang. À l’heure où la guerre est revenue en Europe et déchire le Proche-Orient, écoutez cette chanson. Écoutez tout l’album. C’est l’œuvre d’une poétesse qui dit non.
Je voudrais vous parler d’un livre qui déplace nos certitudes. Dans Les Mots et les choses, Foucault montre que chaque époque pense à l’intérieur d’un cadre invisible, d’une grammaire du possible, et que cet ordre change sans que nous en ayons conscience. Il nous dit que nos débats portent sur des cadres de pensée avant de porter sur des opinions, et que contrôler le savoir, c’est contrôler le possible. Il nous dit aussi qu’une société qui oublie que ses catégories sont construites les transforme en essences, ce qui constitue le premier pas vers la déshumanisation. Lisons Foucault et gardons quelques gestes simples d’humanité : quand un débat s’enflamme, demandons-nous qui a le pouvoir de nommer, de définir, de classer. Quand une technologie promet l’objectivité, demandons-nous quel tableau elle construit et à qui il profite. Quand une société devient dure, demandons-nous quel « homme » elle fabrique. Notre époque se croit moderne parce qu’elle possède des machines puissantes. La vraie modernité serait de garder la liberté de penser autrement qu’elles, de rappeler que derrière les mots il y a des choses, et derrière les choses des vies. Si nous perdons ce lien, nous perdrons plus qu’un débat, nous perdrons notre humanité.
Ce week-end est classé rouge par Bison Futé. Des centaines de milliers de familles partent sur les routes de France pour profiter de leurs vacances. Mais aujourd’hui, je veux parler de celles et ceux qui ne partent pas. Familles modestes, retraités, jeunes, agriculteurs, aidants, soignants. Ces situations ne se ressemblent pas, mais elles racontent toutes la même chose : une France qui s’est habituée à ce que les vacances soient un droit pour certains, un luxe pour d’autres. En 1936, le droit aux congés payés reconnaissait aux travailleurs une dignité nouvelle. Une révolution silencieuse, parce qu’elle touchait au temps, à cette ressource que l’argent seul ne peut remplacer. Quatre-vingt-dix ans plus tard, ce droit existe toujours sur le papier, mais il s’est vidé de sa substance réelle : avoir des congés ne sert à rien si l’on n’a pas les moyens matériels d’en profiter. C’est pourquoi je souhaite que nous instaurions dans notre pays une véritable politique du droit aux vacances, au même titre que le droit au logement ou le droit à la santé. Cet été, en pensant à tous ceux qui partent, ayons une pensée pour tous ceux qui restent. Et faisons en sorte, l’année prochaine, qu’ils soient un peu moins nombreux.
Cet été, je vous fais découvrir ma playlist. Un morceau y revient sans cesse : Zombie, de Fela Kuti. En 1976, en pleine dictature militaire au Nigeria, l’inventeur de l’afrobeat ose l’impensable : comparer les soldats de la junte à des morts-vivants, à des automates qui marchent, tirent et tuent sans jamais penser. En réponse, un millier de soldats attaquent sa maison et brûlent son studio. Sa mère est jetée d’une fenêtre et meurt de ses blessures. Fela Kuti aurait pu se taire, s’exiler, renoncer. Il continue à chanter, parce que, si l’on peut brûler une maison, on ne brûle pas une chanson. Les grands crimes de l’histoire ont eu besoin de zombies. Fela Kuti leur oppose le plus haut des courages : le pouvoir de dire non. Non à l’ordre injuste, non à la force sans droit, non à la fatalité. Alors écoutez Zombie. C’est la démonstration, en douze minutes de cuivres flamboyants, que la joie elle-même peut être une forme de résistance.
Je voudrais vous parler d’un « non » qui a les couleurs de la mer, qui porte le souffle du vent dans les voiles et qui ne cesse aujourd’hui de nous parler de liberté. Ce « non », c’est celui de Florence Arthaud. C’est le « non » à la fatalité lorsqu'à dix-sept ans, le corps brisé par un grave accident, elle choisit la haute mer plutôt que la prudence. C’est le « non » aux places assignées quand, à vingt et un ans, elle s'élance seule au milieu des géants sur la première Route du Rhum. C’est le « non » à des siècles d'évidence lorsque, en 1990, elle bat le record de l'Atlantique et s'impose en vainqueure absolue à Pointe-à-Pitre. De cette vie de sel et de vent, il faut retenir trois leçons. La première leçon, c'est que le destin ne prononce jamais de sentence définitive. Nos vies ne sont pas écrites d'avance : les verdicts les plus sombres s’effacent devant la volonté et le désir de vivre. On ne naît pas libre, on le devient. La deuxième leçon, c'est que l'égalité se prouve par les actes. Face à un océan qui ignore les préjugés et le genre, elle n'a réclamé qu'une ligne de départ égale pour prouver, devant les meilleurs marins de sa génération, que la mer ne demande que du courage, de l'endurance et du talent. La troisième leçon, c'est que la liberté est une fidélité. Fidélité à la solidarité des gens de mer, fidélité au courage face aux périls, et fidélité aux autres femmes pour lesquelles elle a ouvert la voie jusqu'à son dernier souffle. En léguant ce sillage aux nouvelles générations, Florence Arthaud nous rappelle qu’aucune traversée n’appartient seulement à celle qui l’accomplit, et invite chacune à oser, enfin, larguer les amarres.