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Dominique de Villepin
Ancien Premier ministre de la République française
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TOUS ÉCOGAULLISTES Ces citations sont extraites d’une chronique à lire en intégralité sur le site de @LFHumaniste : https://t.co/sPQntXKBxH https://t.co/uuKhvcUNqC
Caracas, ville où j’ai passé une partie de mon enfance, est aujourd’hui meurtrie. Je pleure le Venezuela, ce pays déjà si durement éprouvé ces dernières années et désormais frappé par une catastrophe immense. Face à la douleur du peuple vénézuélien, la solidarité internationale doit se mobiliser pleinement, sans délai, pour secourir les victimes, protéger les plus vulnérables et accompagner les familles touchées. Mes pensées vont aux familles, aux blessés, aux disparus et à tout le peuple vénézuélien. Dominique de Villepin ©️ Federico Parra / AFP
Aujourd’hui, 23 juin 2026, la France fait entrer Marc Bloch au Panthéon. À cette occasion, je voudrais vous parler du « non » de Marc Bloch. Un « non » qui unit chez un même homme le savant, le citoyen, le soldat, le résistant. Le premier non de Marc Bloch est peut-être le plus évident, c’est le non à l’abdication. Lorsque Vichy l’exclut de la fonction publique en vertu du statut des Juifs d’octobre 1940, il entre dans la clandestinité, rejoint Franc-Tireur puis les Mouvements unis de la Résistance, est arrêté, torturé, puis exécuté par la Gestapo le 16 juin 1944. Mais ce non de l’action a été préparé par un non de l’intelligence. L’Étrange Défaite est un refus de l’alibi, des consolations faciles, des explications paresseuses. C’est un non à la résignation nationale comme au mensonge patriotique. Il aime la France assez pour ne pas lui mentir. Le « non » de Marc Bloch est une fidélité. À la vérité contre le confort. Au pays contre ses mensonges. À la liberté. À une époque saturée de récits faciles, de simplifications identitaires, de manipulations du passé, de brouillages volontaires de la vérité, Marc Bloch nous rappelle qu’il n’y a pas de liberté commune sans probité intellectuelle.
Nos villes brûlent désormais et nous continuons de regarder ailleurs. « Qui aurait pu prévoir ? » Tout le monde ! Nous ne cessons d’être alertés par les scientifiques et désormais nous voyons les dangers pour la santé des plus vulnérables s’aggraver. On peut comprendre la colère contre le gouvernement. Il fait preuve d’impréparation, d’improvisation et d’incompétence. Bien sûr, il n’est pas responsable de la température qu’il fait, de même qu’il n’était pas responsable de l’apparition de la Covid-19. Il est responsable en revanche d’une gestion en pure communication et et en pure improvisation. Il est responsable d’avoir dépensé plus de 9 milliards d’euros pour soutenir les énergies fossiles sans qu’on puisse trouver les dépenses nouvelles correspondantes en matière de réduction de notre dépendance des énergies fossiles. Il est responsable d’avoir coupé 1,6 milliard d’euros, soit près des deux tiers de la dotation du Fonds vert, dont la mission est justement l’adaptation climatique. Notre pays fait face à une menace à la fois imminente et durable. Météo France nous annonce des vagues de chaleur avec des pics à 50°C avec dix fois plus de jours de canicule par an à l’horizon 2100. L’Europe est le continent qui se réchauffe le plus vite. En quatre ans, la chaleur a fait plus de 200 000 morts en Europe, et, en France, elle tue désormais 5 000 personnes par an, plus que les accidents de la route. La chaleur est un tueur silencieux et insidieux. Elle frappe les personnes âgées, les malades chroniques, les nourrissons, les femmes enceintes et les femmes plus généralement, les travailleurs exposés, et donc d’abord les ouvriers, les routiers, les travailleurs intérimaires ou indépendants des sociétés de livraison à la demande, les sans-abris, les habitants des logements mal isolés, bref tous les hypervulnérables que notre société semble préférer ne pas voir. Elle aggrave les inégalités : quand on vit dans un appartement surchauffé, quand on travaille sur un chantier ou dans une cuisine, quand on dépend d’un transport non climatisé, la canicule n’est pas une gêne mais un danger. Les quartiers populaires sont surexposés aux phénomènes des îlots de chaleur. Les habitants y vivent dans des appartements ou des maisons plus petits, plus souvent mal isolés, et avec moins de moyens pour les rafraîchir, de véritables bouilloires énergétiques ! Avons-nous vraiment tiré toutes les leçons des vingt dernières années ? La réponse est non. Les plans existent, les alertes existent, les gestes de prévention existent. Mais notre pays reste encore dans la réaction, dans l’urgence. Toute la France est responsable, et au premier chef toute la classe politique. Comme sur tous les sujets, pourrions-nous enfin sortir des polarisations idiotes qui évitent de réfléchir et empêchent d’agir ? C’est le signe de la lâcheté et de la bêtise de notre débat politique. Ce n’est pas l’atténuation du réchauffement climatique OU l’adaptation au réchauffement comme on a voulu le faire croire, ce sont les deux. Ce n’est pas l’urbanisme de sobriété OU l’installation de la clim, c’est un panachage des deux. Et ce n’est pas parce que le RN parle de la clim que la clim serait devenue raciste. Premier point, agir plus sur l’atténuation. Tous les climatologues le disent, c’est notre addiction aux énergies fossiles qui nous entraîne toujours plus loin dans un changement climatique hors de contrôle. Tous les économistes le disent et tous les politiques le savent mais n’osent pas le dire, le seul moyen efficace pour nous libérer de notre addiction, c’est de taxer le carbone. Donnez-lui le nom que vous voulez, mais mettez en place une taxe carbone ! C’est ce qui a marché pour le tabac et mon gouvernement a été en première ligne de cette lutte pour la santé publique. Je propose de la mettre en place. Je mesure ses coûts et ses difficultés. Elle doit guider les choix des ménages et des entreprises et donc s’inscrire dans le temps long. Je suis favorable à une bande de fluctuation des prix de l’essence et du diesel. Ceux-ci ne monteraient pas au-delà de 2,50 euros, mais ils ne descendraient pas en dessous de 1,75 euro non plus, pour maintenir le signal d’encouragement aux alternatives, mobilités douces, véhicules électriques, transports en commun. Elle doit être juste et s’accompagner d’une restitution sous forme de dividende carbone utilisable pour financer l’accès aux véhicules électriques et aux travaux d’isolation, avec une augmentation importante des dispositifs de leasing social et d’aides à l’installation de pompes à chaleur. Il est temps de passer à l’échelle ! Deuxième point, agissons plus pour l’adaptation à la chaleur et aux canicules, mais aussi à l’érosion des littoraux, aux risques d’incendie, et aux inondations. Car les événements extrêmes vont se multiplier. Il faut une grande politique d’aménagement du territoire. Pour l’adaptation à la chaleur, il doit y avoir trois priorités : protéger les plus fragiles, transformer les lieux de vie et garantir la continuité des services publics. Chaque commune doit disposer d’un registre à jour des personnes isolées, de messages d’alerte ciblés, de lieux de fraîcheur accessibles, de maraudes renforcées et d’un lien directavec les services sociaux, les médecins, les pharmaciens et les associations. Je crois à la nécessité d’un droit au répit, c’est-à-dire l’accès des personnes vulnérables à un espace frais ou climatisé plusieurs heures par jour. Les hôpitaux, les maisons de retraite, les services d’aide à domicile et les secours doivent disposer de moyens suffisants pendant les épisodes de chaleur. Une grande campagne d’information et de prévention sur les risques vitaux particulièrement encourus par les femmes s’impose également. Angle mort des politiques publiques, la santé des femmes est le grand absent de cette crise caniculaire. Si l’on sait que les chaleurs extrêmes exposent davantage chacune et chacun à des maladies telles que les infarctus du myocarde, les insuffisances rénales ou les pathologies cérébrovasculaires comme l’AVC, on ignore davantage, à tort, que les femmes présentent un risque de décès par AVC de 65% plus élevé que les hommes et un risque d’infarctus du myocarde de 50% supérieur à celui des hommes en période de canicule. L’explication est d’ordre physiologique mais également d’ordre politique et institutionnel : les femmes sont diagnostiquées plus tardivement en raison de leurs symptômes souvent mésestimés et minimisés par le grand public et par le personnel soignant. On ne peut pas fermer les yeux devant cette précarité de genre ! Pour chacune et chacun, dans les villes, il faut donc aussi plus d’ombre, d’arbres, de bancs abrités, de points d’eau, de bâtiments isolés contre le chaud (et le froid). Il faut végétaliser massivement les espaces mais aussi les bâtiments, construire avec des matériaux biosourcés, reforester, décarboner l'économie, freiner l'artificialisation des sols et protéger la ressource en eau. Et cela commence par nos écoles. 1300 fermetures d’écoles. 4000 écoles aménagées. Quand des dizaines de milliers de nos jeunes passent les épreuves du baccalauréat, cela peut avoir des conséquences très concrètes sur leur avenir. Les directeurs d’administration courent acheter les derniers ventilateurs au magasin de bricolage pour les livrer aux écoles, des chefs d’établissement commandent quelques climatiseurs, parfois à leurs frais, pour que les collégiens ne suffoquent pas au brevet. Ce bricolage n’est pas digne de la République, et ce sont toujours les mêmes qui suffoquent. Dans les quartiers populaires, le bassin minier, les outre-mer. Cela nécessite une réponse ferme et ambitieuse de l’Etat, qui mobilise toutes les ressources à disposition. Les études le montrent : un bâtiment mieux isolé permet des économies budgétaires de l’ordre de 40% par an. Nous consacrons 500 millions d’euros par an pour rénover nos écoles, issus de ce fonds vert divisé par quatre. Il faudrait 1,4 milliard annuel jusqu’en 2050 pour être à la hauteur. Voilà par exemple où nous pourrions réinvestir ces 9 milliards d’euros que nous économiserions en arrêtant de subventionner les fossiles. Sur le long terme, ce sera rentable pour l’Etat, car une école isolée est une école qui fait drastiquement baisser sa facture.Le principe doit être la pleine autonomie des maires sur la politique d’adaptation, mais avec des moyens humains et financiers dédiés fournis par l’État en fonction des caractéristiques de la composition sociale, du bâti, des risques environnementaux locaux. Les politiques uniformes « la clim partout » sont absurdes. Abandonner les maires à eux-mêmes est cynique. Pour les travailleurs, sur les chantiers, dans les restaurants, dans les rues ou dans les champs, il faut des pauses, des horaires adaptés, une organisation du travail revue en période de chaleur extrême. Cela suppose une grande conférence sociale de l’adaptation climatique du travail, sur la pénibilité thermique, son suivi et ses compensations. Là aussi, le droit au répit doit s’imposer. Troisième point l’anticipation. Essayons de ne pas avoir, comme trop souvent avec ce gouvernement, une crise de retard. Voyons aussi la crise agricole qu’annonce cette succession de canicules pour cette année, dans un contexte déjà très difficile pour nos agriculteurs en raison de la crise pétrolière, et, à plus long terme, le besoin d’adaptation de notre agriculture à une France où le réchauffement dépassera sûrement 3°C, puisque nous nous réchauffons au double de la vitesse moyenne mondiale. Des dispositifs d’aides spécifiques seront nécessaires cette année, ils doivent commencer à être discutés dès aujourd’hui, avant la détresse. Voyons le risque accru d’incendies que cela fait peser et la nécessité dans les territoires à risque de prendre des mesures de coupes préventives ou de débroussaillage pour éviter que des méga-feux traversent la France cet été. Crise agricole, risque d’incendies ; derrière la chaleur pointe la question de l’eau. En 2022, près de 2000 communes ont frôlé la rupture d’eau potable, et la sécheresse a rendu nos forêts si combustibles que 72 000 hectares sont partis en fumée. L’eau deviendra bientôt, si nous n’agissons pas collectivement, le théâtre de tous les conflits. À nous d'organiser la paix de l'eau, à travers le partage des ressources dans la concertation et la justice, bassin par bassin, avec une puissance publique attentive. Peut-être est-il temps de nous préoccuper de notre habitat commun ? Peut-être est-il temps de remettre en question le culte de la prédation, de la performance, de l'accumulation et de la compétition permanente pour redonner du sens à la sobriété, à la coopération, à la solidarité et à la qualité de vie. Et surtout de remettre au cœur du débat une question que notre époque évite soigneusement : quel sens voulons-nous donner à nos vies ? N’est-il pas temps d’adopter un nouveau principe moral fondamental : ne s’autoriser à faire que ce que l’on sait défaire ? Ce principe, inspiré des processus naturels, particulièrement de celui de l’humus, permettrait de porter un autre regard sur notre production, notre consommation, sur la constitution de notre bâti par exemple. N’est-il pas temps de cesser de créer de l’indécomposable, de produire ce qui ne peut pas être digéré, ce qui ne peut pas s’inscrire dans le grand cycle de renouvellement, voire de transformation naturelle ? Cela implique de révolutionner notre rapport à la production de plastiques, de PFAS, de déchets nucléaires. Cela implique de construire le bâti avec desbiomatériaux, d’éduquer enfants et adultes à l’économie circulaire, à la permaculture, et ce jusque dans nos villes. L’heure n’est pas à une écologie punitive ni à une sobriété monacale, mais à une cohabitation féconde, consciente et responsable avec le vivant. Je mesure le sentiment d’impuissance et d’angoisse que suscite cette vague caniculaire, ce désespoir des jeunes générations qui se sentent prisonnières d’un monde devenu invivable. Je veux leur dire qu’il n’y a pas de fatalité. Nous avons déjà réussi par le passé à affronter des défis écologiques. Au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle quand la déforestation massive semblait appauvrir les sols avec des conséquences catastrophiques, notamment dans les montagnes. Dans les années quatre-vingt du siècle dernier, face aux pluies acides, quand la puissance publique en concertation internationale a pu imposer les pots catalytiques sur les voitures. Dans les années quatre-vingt-dix, avec le trou de la couche d’ozone, en régulant diplomatiquement l’usage des gaz CFC. Même sur le réchauffement climatique, notre bilan est loin d’être nul depuis trente ans car nous avons déjà réduit nos émissions de 31%. La Charte de l’environnement, le Grenelle de l’environnement et les Accords de Paris ont été la preuve qu’une continuité transpartisane reste possible dans l’action publique. Ce que nous avons réussi, nous pouvons le réussir à nouveau, à condition de renouer avec une politique d’autorité de la puissance publique, de justice sociale, d’éducation et de transformation maîtrisée. Il ne s’agit pas de faire moins mal, mais de faire mieux. Et c’est possible. La canicule n’est pas seulement une affaire de météo : c’est un test d’efficacité et de solidarité pour la République. ©️ Les fontaines du parc André Citroën, à Paris. Charles Platiau/Reuters.
Nos villes brûlent désormais et nous continuons de regarder ailleurs. « Qui aurait pu prévoir ? » Tout le monde ! Nous ne cessons d’être alertés par les scientifiques et désormais nous voyons les dangers pour la santé des plus vulnérables s’aggraver. On peut comprendre la colère contre le gouvernement. Il fait preuve d’impréparation, d’improvisation et d’incompétence. Bien sûr, il n’est pas responsable de la température qu’il fait, de même qu’il n’était pas responsable de l’apparition de la Covid-19. Il est responsable en revanche d’une gestion en pure communication et et en pure improvisation. Il est responsable d’avoir dépensé plus de 9 milliards d’euros pour soutenir les énergies fossiles sans qu’on puisse trouver les dépenses nouvelles correspondantes en matière de réduction de notre dépendance des énergies fossiles. Il est responsable d’avoir coupé 1,6 milliard d’euros, soit près des deux tiers de la dotation du Fonds vert, dont la mission est justement l’adaptation climatique. Notre pays fait face à une menace à la fois imminente et durable. Météo France nous annonce des vagues de chaleur avec des pics à 50°C avec dix fois plus de jours de canicule par an à l’horizon 2100. L’Europe est le continent qui se réchauffe le plus vite. En quatre ans, la chaleur a fait plus de 200 000 morts en Europe, et, en France, elle tue désormais 5 000 personnes par an, plus que les accidents de la route. La chaleur est un tueur silencieux et insidieux. Elle frappe les personnes âgées, les malades chroniques, les nourrissons, les femmes enceintes et les femmes plus généralement, les travailleurs exposés, et donc d’abord les ouvriers, les routiers, les travailleurs intérimaires ou indépendants des sociétés de livraison à la demande, les sans-abris, les habitants des logements mal isolés, bref tous les hypervulnérables que notre société semble préférer ne pas voir. Elle aggrave les inégalités : quand on vit dans un appartement surchauffé, quand on travaille sur un chantier ou dans une cuisine, quand on dépend d’un transport non climatisé, la canicule n’est pas une gêne mais un danger. Les quartiers populaires sont surexposés aux phénomènes des îlots de chaleur. Les habitants y vivent dans des appartements ou des maisons plus petits, plus souvent mal isolés, et avec moins de moyens pour les rafraîchir, de véritables bouilloires énergétiques ! Avons-nous vraiment tiré toutes les leçons des vingt dernières années ? La réponse est non. Les plans existent, les alertes existent, les gestes de prévention existent. Mais notre pays reste encore dans la réaction, dans l’urgence. Toute la France est responsable, et au premier chef toute la classe politique. Comme sur tous les sujets, pourrions-nous enfin sortir des polarisations idiotes qui évitent de réfléchir et empêchent d’agir ? C’est le signe de la lâcheté et de la bêtise de notre débat politique. Ce n’est pas l’atténuation du réchauffement climatique OU l’adaptation au réchauffement comme on a voulu le faire croire, ce sont les deux. Ce n’est pas l’urbanisme de sobriété OU l’installation de la clim, c’est un panachage des deux. Et ce n’est pas parce que le RN parle de la clim que la clim serait devenue raciste. Premier point, agir plus sur l’atténuation. Tous les climatologues le disent, c’est notre addiction aux énergies fossiles qui nous entraîne toujours plus loin dans un changement climatique hors de contrôle. Tous les économistes le disent et tous les politiques le savent mais n’osent pas le dire, le seul moyen efficace pour nous libérer de notre addiction, c’est de taxer le carbone. Donnez-lui le nom que vous voulez, mais mettez en place une taxe carbone ! C’est ce qui a marché pour le tabac et mon gouvernement a été en première ligne de cette lutte pour la santé publique. Je propose de la mettre en place. Je mesure ses coûts et ses difficultés. Elle doit guider les choix des ménages et des entreprises et donc s’inscrire dans le temps long. Je suis favorable à une bande de fluctuation des prix de l’essence et du diesel. Ceux-ci ne monteraient pas au-delà de 2,50 euros, mais ils ne descendraient pas en dessous de 1,75 euro non plus, pour maintenir le signal d’encouragement aux alternatives, mobilités douces, véhicules électriques, transports en commun. Elle doit être juste et s’accompagner d’une restitution sous forme de dividende carbone utilisable pour financer l’accès aux véhicules électriques et aux travaux d’isolation, avec une augmentation importante des dispositifs de leasing social et d’aides à l’installation de pompes à chaleur. Il est temps de passer à l’échelle ! Deuxième point, agissons plus pour l’adaptation à la chaleur et aux canicules, mais aussi à l’érosion des littoraux, aux risques d’incendie, et aux inondations. Car les événements extrêmes vont se multiplier. Il faut une grande politique d’aménagement du territoire. Pour l’adaptation à la chaleur, il doit y avoir trois priorités : protéger les plus fragiles, transformer les lieux de vie et garantir la continuité des services publics. Chaque commune doit disposer d’un registre à jour des personnes isolées, de messages d’alerte ciblés, de lieux de fraîcheur accessibles, de maraudes renforcées et d’un lien directavec les services sociaux, les médecins, les pharmaciens et les associations. Je crois à la nécessité d’un droit au répit, c’est-à-dire l’accès des personnes vulnérables à un espace frais ou climatisé plusieurs heures par jour. Les hôpitaux, les maisons de retraite, les services d’aide à domicile et les secours doivent disposer de moyens suffisants pendant les épisodes de chaleur. Une grande campagne d’information et de prévention sur les risques vitaux particulièrement encourus par les femmes s’impose également. Angle mort des politiques publiques, la santé des femmes est le grand absent de cette crise caniculaire. Si l’on sait que les chaleurs extrêmes exposent davantage chacune et chacun à des maladies telles que les infarctus du myocarde, les insuffisances rénales ou les pathologies cérébrovasculaires comme l’AVC, on ignore davantage, à tort, que les femmes présentent un risque de décès par AVC de 65% plus élevé que les hommes et un risque d’infarctus du myocarde de 50% supérieur à celui des hommes en période de canicule. L’explication est d’ordre physiologique mais également d’ordre politique et institutionnel : les femmes sont diagnostiquées plus tardivement en raison de leurs symptômes souvent mésestimés et minimisés par le grand public et par le personnel soignant. On ne peut pas fermer les yeux devant cette précarité de genre ! Pour chacune et chacun, dans les villes, il faut donc aussi plus d’ombre, d’arbres, de bancs abrités, de points d’eau, de bâtiments isolés contre le chaud (et le froid). Il faut végétaliser massivement les espaces mais aussi les bâtiments, construire avec des matériaux biosourcés, reforester, décarboner l'économie, freiner l'artificialisation des sols et protéger la ressource en eau. Et cela commence par nos écoles. 1300 fermetures d’écoles. 4000 écoles aménagées. Quand des dizaines de milliers de nos jeunes passent les épreuves du baccalauréat, cela peut avoir des conséquences très concrètes sur leur avenir. Les directeurs d’administration courent acheter les derniers ventilateurs au magasin de bricolage pour les livrer aux écoles, des chefs d’établissement commandent quelques climatiseurs, parfois à leurs frais, pour que les collégiens ne suffoquent pas au brevet. Ce bricolage n’est pas digne de la République, et ce sont toujours les mêmes qui suffoquent. Dans les quartiers populaires, le bassin minier, les outre-mer. Cela nécessite une réponse ferme et ambitieuse de l’Etat, qui mobilise toutes les ressources à disposition. Les études le montrent : un bâtiment mieux isolé permet des économies budgétaires de l’ordre de 40% par an. Nous consacrons 500 millions d’euros par an pour rénover nos écoles, issus de ce fonds vert divisé par quatre. Il faudrait 1,4 milliard annuel jusqu’en 2050 pour être à la hauteur. Voilà par exemple où nous pourrions réinvestir ces 9 milliards d’euros que nous économiserions en arrêtant de subventionner les fossiles. Sur le long terme, ce sera rentable pour l’Etat, car une école isolée est une école qui fait drastiquement baisser sa facture.Le principe doit être la pleine autonomie des maires sur la politique d’adaptation, mais avec des moyens humains et financiers dédiés fournis par l’État en fonction des caractéristiques de la composition sociale, du bâti, des risques environnementaux locaux. Les politiques uniformes « la clim partout » sont absurdes. Abandonner les maires à eux-mêmes est cynique. Pour les travailleurs, sur les chantiers, dans les restaurants, dans les rues ou dans les champs, il faut des pauses, des horaires adaptés, une organisation du travail revue en période de chaleur extrême. Cela suppose une grande conférence sociale de l’adaptation climatique du travail, sur la pénibilité thermique, son suivi et ses compensations. Là aussi, le droit au répit doit s’imposer. Troisième point l’anticipation. Essayons de ne pas avoir, comme trop souvent avec ce gouvernement, une crise de retard. Voyons aussi la crise agricole qu’annonce cette succession de canicules pour cette année, dans un contexte déjà très difficile pour nos agriculteurs en raison de la crise pétrolière, et, à plus long terme, le besoin d’adaptation de notre agriculture à une France où le réchauffement dépassera sûrement 3°C, puisque nous nous réchauffons au double de la vitesse moyenne mondiale. Des dispositifs d’aides spécifiques seront nécessaires cette année, ils doivent commencer à être discutés dès aujourd’hui, avant la détresse. Voyons le risque accru d’incendies que cela fait peser et la nécessité dans les territoires à risque de prendre des mesures de coupes préventives ou de débroussaillage pour éviter que des méga-feux traversent la France cet été. Crise agricole, risque d’incendies ; derrière la chaleur pointe la question de l’eau. En 2022, près de 2000 communes ont frôlé la rupture d’eau potable, et la sécheresse a rendu nos forêts si combustibles que 72 000 hectares sont partis en fumée. L’eau deviendra bientôt, si nous n’agissons pas collectivement, le théâtre de tous les conflits. À nous d'organiser la paix de l'eau, à travers le partage des ressources dans la concertation et la justice, bassin par bassin, avec une puissance publique attentive. Peut-être est-il temps de nous préoccuper de notre habitat commun ? Peut-être est-il temps de remettre en question le culte de la prédation, de la performance, de l'accumulation et de la compétition permanente pour redonner du sens à la sobriété, à la coopération, à la solidarité et à la qualité de vie. Et surtout de remettre au cœur du débat une question que notre époque évite soigneusement : quel sens voulons-nous donner à nos vies ? N’est-il pas temps d’adopter un nouveau principe moral fondamental : ne s’autoriser à faire que ce que l’on sait défaire ? Ce principe, inspiré des processus naturels, particulièrement de celui de l’humus, permettrait de porter un autre regard sur notre production, notre consommation, sur la constitution de notre bâti par exemple. N’est-il pas temps de cesser de créer de l’indécomposable, de produire ce qui ne peut pas être digéré, ce qui ne peut pas s’inscrire dans le grand cycle de renouvellement, voire de transformation naturelle ? Cela implique de révolutionner notre rapport à la production de plastiques, de PFAS, de déchets nucléaires. Cela implique de construire le bâti avec desbiomatériaux, d’éduquer enfants et adultes à l’économie circulaire, à la permaculture, et ce jusque dans nos villes. L’heure n’est pas à une écologie punitive ni à une sobriété monacale, mais à une cohabitation féconde, consciente et responsable avec le vivant. Je mesure le sentiment d’impuissance et d’angoisse que suscite cette vague caniculaire, ce désespoir des jeunes générations qui se sentent prisonnières d’un monde devenu invivable. Je veux leur dire qu’il n’y a pas de fatalité. Nous avons déjà réussi par le passé à affronter des défis écologiques. Au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle quand la déforestation massive semblait appauvrir les sols avec des conséquences catastrophiques, notamment dans les montagnes. Dans les années quatre-vingt du siècle dernier, face aux pluies acides, quand la puissance publique en concertation internationale a pu imposer les pots catalytiques sur les voitures. Dans les années quatre-vingt-dix, avec le trou de la couche d’ozone, en régulant diplomatiquement l’usage des gaz CFC. Même sur le réchauffement climatique, notre bilan est loin d’être nul depuis trente ans car nous avons déjà réduit nos émissions de 31%. La Charte de l’environnement, le Grenelle de l’environnement et les Accords de Paris ont été la preuve qu’une continuité transpartisane reste possible dans l’action publique. Ce que nous avons réussi, nous pouvons le réussir à nouveau, à condition de renouer avec une politique d’autorité de la puissance publique, de justice sociale, d’éducation et de transformation maîtrisée. Il ne s’agit pas de faire moins mal, mais de faire mieux. Et c’est possible. La canicule n’est pas seulement une affaire de météo : c’est un test d’efficacité et de solidarité pour la République. ©️ Les fontaines du parc André Citroën, à Paris. Charles Platiau/Reuters.
De la sueur, oui, mais pas de sang, ni de larmes : de la méthode, du courage et de l’ambition. Les solutions existent pour une politique budgétaire à la hauteur de la France. Contre le déficit ? Une loi organique budgétaire, quinquennale et contraignante. Pour investir dans l'avenir français ? Un fonds de solidarité et de souveraineté. Pour le progrès écologique ? Une taxe carbone, juste, adaptative et supportable. Pour le pouvoir d'achat ? Des factures d'électricité basées sur le coût de production national et non sur le prix du marché européen. Le développement complet à lire dans mon interview @lopinion_fr Dominique de Villepin
Cyrano de Bergerac. Cette oeuvre, nous croyons tous la connaître. Mais qui prend vraiment le temps de comprendre ce qui se passe dans cette fable politique, sociale, humaine, écrite dans une France déchirée et qui résonne aujourd’hui plus fort que jamais ? La première leçon de Cyrano de Bergerac, c’est que la liberté commence par un refus. « Non merci ! » dit-il, à cet ordre social fondé sur la dépendance, la hiérarchie et la flagornerie qui masquent la médiocrité. La deuxième leçon de Cyrano de Bergerac, c’est que le pouvoir se nourrit de récits. Cyrano est un héraut de la résistance intellectuelle. La troisième leçon de Cyrano de Bergerac, c’est que se masquer, c’est se condamner soi-même. Celui qui dissimule ne protège personne, et le mensonge finit toujours par exiger son sacrifice. Enfin, quatrième leçon : le courage est un panache. À l’heure où tant de gens croient que le progrès doit être désincarné, Cyrano croit encore aux étoiles, à la lune, à la beauté des mots, à un monde qui n’aurait pas renoncé à sa part de magie. Son panache, c’est l’élégance de celui qui tient debout, et qui sait que les dogmes meurent dès qu’on cesse d’y croire. Résister, au fond, c’est raconter autrement. C’est le chemin que nous voulons tous encore emprunter : montrer la force d’une France qui se relève sans cesse, qui prend la parole et assume fièrement sa singularité, son ardeur. Une France qui retrouverait confiance en elle. Une France qui aurait, encore, du panache.
En ce 18 juin, jour de résistance, je me félicite qu’Edouard Philippe rejoigne solennellement mon appel lancé en mars dernier dans le @Grand_Continent le « moment européen ». De l’« eurogaullisme » en passant par la « souveraineté intégrale » et à un « pacte européen », les bonnes idées n’appartiennent à personne. C’est le rassemblement qui compte comme tous les gaullistes le savent. Aussi, je laisse le soin aux exégètes de lire l’original ci-dessous. Anticipant votre prochain texte, ayant lu le vôtre attentivement, je me permets de vous soumettre une autre idée en cette période de canicule : l’écogaullisme. Partageons le pouvoir de dire Non ! https://t.co/JkQx34ERBc
La question n’est plus : pour ou contre l’IA. L’intelligence artificielle est là, elle s’est imposée dans nos vies professionnelles, personnelles, publiques. Elle existe et elle grandit, elle apprend tous les jours et s’améliore sans cesse. La question, c’est donc : quel monde voulons-nous ? Un monde où l’intelligence artificielle remplace les consciences humaines, où les Etats-Unis sont capables de dicter la pluie et le beau temps parce que nous les aurions naïvement laissé prendre des décennies d’avance ? Ou un monde où la France et l’Europe ont su défendre leurs principes, leur identité : humanité, responsabilité, souveraineté ? L’IA, c’est l’autre nom de la question sociale. L’IA, c’est l’autre nom de la question politique. L’IA, c’est l’autre nom de la question culturelle. Nous voulons être libres. Libres encore, libres à nouveaux. Libres comme Français et Européens. Libres comme acteurs économiques. Libres de nos pensées, de nos récits, de nos imaginaires. Dans ma dernière chronique publiée sur le site de La France Humaniste, je propose des pistes pour construire enfin une IA du bien commun. Lire la chronique : https://t.co/odhRy95TkM
C'est maintenant que ça commence. Un seul mot d’ordre. Allez les bleus. Allez la France. 🇫🇷🇫🇷🇫🇷 https://t.co/L6uIA1hIz1
Le risque identitaire à l’échelle des territoires Je ne peux cacher mon malaise face au projet de loi constitutionnelle sur le statut de la Corse actuellement en débat à l’Assemblée. Ce texte porte en lui une ambiguïté dangereuse. Né de la violence, fondé sur la notion problématique de « communauté historique, linguistique, culturelle ayant développé un lien singulier à sa terre » il porte en lui les ferments d’une dislocation nationale et l’illusion des solutions juridiques définitives à des problèmes politiques de longue durée. Qu’aurons-nous gagné à inscrire le communautarisme dans la Constitution ? À travers ce projet de loi instaurant une large autonomie législative en faveur de l’Assemblée de Corse, ce n’est pas un fédéralisme français qui se dessine mais le risque d’un glissement vers ’une confédération des « peuples de France », au détriment de l’unité du peuple français et de la promesse unitaire de la République. La France insoumise emploie désormais ce vocabulaire des peuples de France ; le Rassemblement National, lui, historiquement sensible à certaines causes régionalistes, s’y range à son tour lorsque cela nourrit sa logique identitaire. Parce qu’en réalité, le RN ne concourt pas à l’unité de la nation, il la fracture en communautés et joue de la haine qu’elles entretiennent entre elles. Les deux extrêmes, par des chemins différents, fragilisent le même principe : il n’y a pas plusieurs peuples français, il y a un seul peuple français, composé de citoyens libres et égaux. L’Ile de Beauté est et sera une part intégrante de l’archipel de notre nation-monde. Elle est française à sa manière, avec son histoire, sa langue, ses blessures, ses fidélités, ses contraintes insulaires. Mais ce ne peut être au prix d’une rupture du principe d’égalité entre citoyens. La République peut reconnaître la diversité culturelle ; elle ne peut pas fonder des droits politiques sur l’appartenance culturelle. Je le dis d’autant plus clairement que je ne suis pas en principe hostile à ce qu’un territoire puisse aller vers une forme d’autonomie lorsque celle-ci lui permet de faciliter son administration, de mieux faire appliquer les principes républicains, et qu’elle est une garantie d’égalité. Une République une et indivisible n’est pas nécessairement une République uniforme. Elle doit savoir s’adapter aux territoires, à leur histoire, à leur géographie, à leurs besoins concrets. Mais l’autonomie ne peut être acceptable que si elle demeure une autonomie de responsabilité, non une autonomie d’identité. J’entends la part de « pragmatisme » qui guide les positions floues et en demi-teinte des partis du centre-gauche et du centre-droit, réunis autour du macronisme pour cette proposition de loi. Mais on n’accompagne pas un processus politique sincère en gravant dans le marbre un nouveau point de déséquilibre et de division entre les Français, qui in fine ne conduit qu’au séparatisme dont la Corse elle-même sortirait affaiblie. Il faut au contraire continuer à discuter, agir sur le terrain, résoudre les problèmes spécifiques et réels sans entrer dans les logiques de l’irréversible. Parce que les raisons de la colère sont profondes et la République doit en tirer ses responsabilités. Quand les jeunes Corses n’ont plus accès au logement sur leur propre île à cause de la pression de la spéculation et des résidences secondaires, quand le poids de l’insularité, la vie chère, l’économie suspendue aux saisons de tourisme rendent la vie difficile, c’est la République qui doit répondre. Je comprends combien ces lois pensées pour le continent s’appliquent mal à l’Île-Montagne. Ces difficultés sont réelles et appellent des réponses concrètes. S’adapter aux réalités, mais maintenir vivants les principes, c’est la vraie logique de paix, en Corse comme ailleurs dans notre archipel mondial. Plus largement, le rassemblement nécessaire au sursaut français consiste non pas à éloigner l’État des territoires, mais au contraire à le rendre plus présent, côte à côte avec les collectivités territoriales qui seront, compétence par compétence, les mieux à même d’exercer le pouvoir de faire et de servir les Français. C’est de l’équilibre et de l’harmonie entre une déconcentration de l’action et une décentralisation de la confiance que nous pourrons restaurer la confiance dans la puissance publique. La République une et indivisible n’a que deux échelles. L’échelle nationale, avec le Président, l’Assemblée, le Sénat et le gouvernement ; l’échelle communale avec le maire et son conseil.C’est ce que signifie la clause de compétence générale des communes. Toutes les autres subdivisions, intercommunalités, départements, régions, sont des échelons d’action publique, de coordination et de mise en œuvre, définis par les politiques publiques spécialisées et sectorielles qu’elles sont le mieux en mesure de mettre en œuvre. Elles ne font pas écran entre la petite et la grande patrie. Il y a, par conséquent, lieu de laisser les communes se fédérer entre elles pour former les établissements publics les plus adaptés pour formuler une offre d’école, de santé ou de transport suivant un principe d’efficacité. Il est temps de regarder de l’avant, de dépoussiérer nos disputes théologiques entre jacobins et girondins et de placer le service des Français d’un côté, de la France de l’autre au centre de toute l’action territoriale. Dominique de Villepin Lien de la chronique : https://t.co/hfiPTqHywB ©️ Pascal Pochard-Casabianca / AFP
Le retour sur le marché mondial de l’Iran va également changer la donne. Une baisse trop forte des prix serait aussi déstabilisatrice que l’augmentation des derniers mois. Il faut une négociation internationale pour donner à l’Agence Internationale de l’Energie un mandat de maitrise des prix globaux avec des instruments de coercition sur les allocations de volumes à l’export. Ce sera difficile, certains diront impossible. C’est nécessaire. Troisième dimension structurante, l’Occident souffre d’un angle mort : un Occident qui parle d’universel lorsqu’il domine et de réalisme lorsqu’il est contesté offre aux Suds le spectacle qui nourrit le récit multipolaire de ses rivaux. À chaque détroit fermé par la force, ce sont les empires concurrents qui se proclament du bon côté de l’Histoire. La dévaluation de la parole publique, ces annonces incessantes d’accords qui tardent à se matérialiser, c’est le performatif dégradé d’une superpuissance, le yakafokon à l’échelle du monde, qui use le crédit là même où il faudrait l’autorité. Le droit international doit avoir le dernier mot pour rétablir l’idée d’un ordre juste, dans lequel les peuples puissent avoir confiance. Des décisions de la Cour Internationale de Justice et de la Cour Pénale Internationale, sans doute aussi des différentes juridictions nationales potentiellement concernées, seront nécessaires pour tourner définitivement la page de ce conflit sans fin. Au fond, ce protocole nous dit dans quel temps du monde nous sommes : un temps suspendu entre deux logiques. Celle de l’illimité, la domination, la force, les empires qui gèlent les conflits faute de savoir les résoudre. Et celle des limites partagées : le droit, la cohabitation, la garantie commune. Le Golfe est le laboratoire de ce choix. Il est temps de remettre la paix à l’agenda du monde. Une paix qui ne soit ni l’attente d’une nouvelle guerre, ni l’absence miraculeuse de guerre, mais, comme c’est ma conviction pragmatique, une paix qui soit travail. Aujourd’hui, un autre monde est inévitable. Dominique de Villepin Lien de la chronique : https://t.co/XCHqA2bzbh ©️ Le détroit d’Ormuz, vu des côtes d’Oman, le 15 juin 2026. Stringer / Reuters. [3/3]
Un accord sur le nucléaire est envisageable et c’est une bonne chose, mais il sera en retrait en termes d’efficacité, de crédibilité et de légitimité par rapport à l’accord de 2015, appelé JCPOA, un accord déchiré par Donald Trump en 2018. Croyant tout emporter par la force, Donald Trump se retrouve avec un stock d’uranium scellé sous terre et un scénario nord-coréen à l’horizon. Sur les causes régionales de conflit, rien n’est réglé et nous avons désormais à faire à un conflit gelé aux dimensions du Moyen Orient, à condition qu’Israël y souscrive. Pour aller enfin de l’avant, il faut inscrire la compréhension de ce moment dans une histoire plus longue, en dépit de l’aversion de notre époque à tout ce qui dépasse le culte de l’instantané. Nous devons en tirer les conséquences pour reprendre le travail de la paix. Première dimension structurante, nous sommes entrés dans un âge de fer, ce temps où la guerre cesse d’être l’exception pour redevenir une méthode ordinaire. L’accélération de l’Histoire - 1979 et la révolution iranienne, 1989, 2001, 2008, 2014, 2022, 2023 - n’a pas ralenti ; elle s’est emballée. Et la séquence du Golfe réunit les trois visages du monde qui vient : un monde de la rareté, où un détroit pétrolier suffit à faire trembler l’économie mondiale ; un monde des empires, où la force se substitue au droit ; un monde sans règles, où le rapport de force ne connaît plus de dernière limite. Il va falloir une réorganisation substantielle de l’action internationale. Mais le dilemme de sécurité n’est pas la seule loi des affaires internationales. Il existe aussi un dilemme d’ordre, selon lequel si je veux qu’un autre Etat se plie à des règles communes, je dois moi-même m’y soumettre. Il y a un avantage collectif au respect des règles. Il est d’autant plus important que l’Etat a peu de chances d’être hégémonique par la puissance militaire. Cela suppose donc une alliance des Etats européens, des pays du Commonwealth, comme des puissances du Sud Global qui ne peuvent se satisfaire de l’évolution actuelle. Tous ceux qui sont assez puissants ensemble pour contraindre même le leader mondial ou les deux rivaux planétaires. Tous ceux qui ne le sont pas assez pour peser encore seuls. Notre avenir consiste en une coalition de l’universalité et de la diversité mondiale. Cette alliance pour la civilisation est possible. Elle doit parler de climat, d’IA, de sortie de la pauvreté et évidemment de paix. Deuxième dimension structurante, la force ne fonde rien : elle s’est retournée contre ceux qui l’exerçaient, transformant une guerre éclair en enlisement, et une supériorité militaire en dépendance, au point que la première puissance du monde en est réduite à demander à ses alliés de déminer le détroit que sa propre guerre a fermé. Ormuz est ici la grande leçon. Pour qui ne voit que les rapports de force, c’est un point de passage que l’on tient ou que l’on perd. En vérité, c’est une vulnérabilité partagée : un détroit n’est pas une arme, c’est un bien commun qui n’appelle pas la domination mais la garantie collective — comme le Sund, Malacca, ou ces détroits du Bosphore et des Dardanelles que la Convention de Montreux a su soustraire à la logique de puissance dès 1936 en les plaçant sous garantie internationale, selon la logique assurantielle des relations internationales. Géré par la force, Ormuz devient un point de rupture mondial ; il ne sera durablement pacifié que régulé. Les hydrocarbures sont le charbon et l’acier de ce monde. Nous voyons les ondes de choc que cela produit, en termes géopolitiques et en termes climatiques. C’est une vulnérabilité globale, c’est donc un bien commun mondial qui nécessite une gestion globale. Une page se tourne pour l’OPEP, avec des Etats Unis devenus exportateurs nets d’hydrocarbures et des Emirats Arabes Unis qui en sortent. [2/3]
Faire d’une guerre américaine perdue une paix mondiale réussie Ça y est. Enfin presque. Enfin peut-être. L’accord, que Donald Trump a déjà annoncé une quarantaine de fois, semble enfin arrêté. C’est un protocole d’accord, ce qui est différent, un peu plus qu’un cessez-le-feu, un peu moins qu’un accord. Le protocole d’accord en 20 points sur Gaza nous a montré ce que cela voulait dire. Au fait où en est Gaza ? Nulle part. Rien n’a changé. Le mouroir reste coupé du monde. D’abord ce protocole d’accord est l’illustration d’un principe diplomatique important. Les « faucons » disent toujours qu’on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs. Les « colombes » leur répondent qu’il est très difficile de faire rentrer l’omelette dans les œufs, après. Où en sommes-nous aujourd’hui ? En gros nous avons eu 60 jours de guerre (28 février - 8 avril), la limite, d’ailleurs de ce que Donald Trump pouvait faire sans l’aval de son Congrès. Puis 60 jours d’une situation « ni guerre, ni paix » (8-avril-15juin) avec un détroit d’Hormuz qui n’était ni ouvert, ni fermé. Commencent désormais 60 jours de négociations sous le protocole d’accord, ouvrant une situation « ni paix ni guerre », avec un détroit qui cette fois n’est ni fermé, ni ouvert. Et le 15 août qu’aurons-nous ? 60 jours de paix ? Il faut dire avec franchise que c’est une guerre perdue pour les Etats Unis et qu’il s’agit en effet de s’en dépêtrer rapidement. Il y a le feu au lac, plus exactement au Détroit. C’est une défaite stratégique, mais aussi culturelle qui montre l’incapacité de l’administration Trump à considérer le monde et, en l’occurrence l’Iran, dans toute sa complexité et sa diversité culturelle. C’est l’impensé des peuples dans l’épaisseur de leur histoire et de leurs héritages. Les Etats Unis sont sous pression en raison de l’urgence pour l’économie mondiale et même la leur. La pression inflationniste et récessive s’intensifie. A partir du 20 juin environ, les experts de l’Agence Internationale de l’Energie indiquent que nous entrerions dans une zone de pénurie qui accélérerait les tensions énergétiques mondiales. L’automne sera difficile, même avec cet accord, car la reprise du transit pétrolier et gazier sera graduelle et incertaine et des réparations importantes seront nécessaires. Fatih Birol, directeur général de l’AIE l’a dit, cette crise est en intensité supérieure au choc pétrolier de 1973 et 1979 et à la crise gazière de 2022 réunis. Les Etats Unis prennent leurs pertes d’après ce que l’on sait du protocole. L’Iran obtient gain de cause sur de nombreux sujets : le Liban inclus, la maitrise du passage dans le Golfe, l’accès graduel à des avoirs gelés, une exemption de sanctions sur les ventes de pétrole pendant les 60 jours et une levée graduelle par la suite, voire peut-être même l’évacuation militaire du voisinage de l’Iran qui pourrait fragiliser les Etats partenaires dans la région. A la différence de Saïgon et de Kaboul, il n’y aura pas d’images pour illustrer l’évacuation de leur ambassade. La douleur est la même.Les Etats Unis cèdent un peu plus de leur leadership et de leur soft power. Les Etats Unis renoncent à atteindre leurs buts de guerre explicites,la destruction du programme nucléaire, le changement de régime à Téhéran et la fin de toute influence régionale de l’Iran. Le régime iranien sort renforcé politiquement de cette guerre, même si le peuple iranien a été exposé à des souffrances immenses et inutiles. L’Iran, affaibli mais renfloué et enhardi, considère qu’ayant survécu à la guerre, il l’a gagnée. [1/3]
Je voudrais vous parler d'un non, à partir d'un visage : celui de l'Angelus Novus, ce petit ange peint par Paul Klee que Walter Benjamin emporta avec lui dans son exil, avant de mourir à Portbou en fuyant l'Europe nazie. Tout Walter Benjamin est peut-être déjà dans cette oeuvre. Car cet ange n'avance pas sereinement vers l'avenir : il est retourné vers le passé, saisi par ce qu'il contemple. Là où d'autres voient une suite d'événements, lui voit une seule catastrophe qui accumule les ruines. Et pourtant une tempête le pousse en avant, sans lui laisser le temps de réparer ce qui fut détruit. Cette tempête, dit Benjamin, c'est ce que nous appelons le progrès. Voilà le premier non : non à l'idée que le mouvement du temps suffirait à racheter les violences de l'histoire. Mais ce refus va plus loin. Ce que Benjamin combat, c'est aussi l'histoire racontée par les vainqueurs. Les puissants ne gouvernent pas que les vivants ; ils veulent gouverner le passé, décider de ce qui mérite mémoire et de ce qui peut être oublié. Or les vaincus sont menacés deux fois : une première dans la vie, une seconde dans la mémoire. De là naît une fidélité presque nouvelle : non pas admirer les monuments des vainqueurs, mais recueillir les traces fragiles, les promesses interrompues, les possibles qui n'ont pas eu lieu. Son non est un non à l'effacement, à l'oubli organisé, légitimé, transformé en raison historique. Voilà pourquoi il nous concerne encore. Dans un monde saturé de récits victorieux et d'images qui recouvrent tout, il rappelle que l'avenir n'est pas innocent, et qu'aucune conquête n'efface d'elle-même les vies sacrifiées en chemin. Une civilisation se juge moins à ce qu'elle célèbre qu'à ce qu'elle refuse d'abandonner dans l'ombre. Telle est sa leçon : la pensée n'est pas faite pour accompagner la marche du monde, mais pour empêcher que les ruines deviennent normales. Il a su dire non là où tant d'autres s'inclinaient devant la nécessité.
Donald Trump a dévoilé sa politique sur l’IA : le nationalisme et la nationalisation au service du monopole américain. La Compagnie des Indes Numériques part à l’assaut du monde, sous drapeau américain et avec capitaux privés. Il est temps que les Papous digitaux se rebiffent ! Dominique de Villepin Lien de la chronique : https://t.co/5JLwXjAqk6
Donald Trump a dévoilé sa politique sur l’IA : le nationalisme et la nationalisation au service du monopole américain. La Compagnie des Indes Numériques part à l’assaut du monde, sous drapeau américain et avec capitaux privés. Il est temps que les Papous digitaux se rebiffent! Dominique de Villepin [5/5]
Cela suppose de renforcer dès maintenant la participation des salariés au sein des grandes entreprises, autant en termes d’actionnariat salarial que de décision stratégique. Notamment en matière d’IA, les représentants des salariés doivent être systématiquement associés, dans le cadre d’un dialogue social technologique, aux décisions, de l’expérimentation au déploiement et à la mise en œuvre. L’IA menace de déborder et de tout emporter avec elle. C’est la tâche de notre époque de l’encastrer dans la société et la République en adaptant tous les cadres pour l’accueillir et la domestiquer. C’est notamment le cas d’une politique culturelle fondée sur les droits des auteurs, y compris quand ils choisissent librement de créer avec l’aide de l’IA. Troisième liberté, nous devons être libres de nos pensées, de nos récits, de notre imaginaire. La puissance publique doit conserver le dernier mot sur les usages d’IA. Cela suppose d’abord qu’elle les comprenne. Garant de l’intérêt général, l’Etat doit conserver sa capacité à décider et réguler. Cela passe d’abord par la réduction des asymétries d’information qui font des Etats les captifs des grands monopoles privés. Il faut pour cela une formation intense et continue de l’ensemble de la haute fonction publique en en faisant même le cœur de l’expertise administrative de demain. Il faut également nous doter d’un grand corps de spécialistes capables de saisir en temps réel les évolutions mondiales des disciplines et de permettre des décisions informées. Nous avons besoin également d’institutions renforcées. D’abord d’un Conseil de l’IA auprès du Président de la République qui doit être le véritable lieu de gouvernance de la politique nationale sur l’IA, quand elle est trop souvent retranchée à Bercy. Il s’agit en outre de fonder une Autorité de Sûreté de l’IA, homologue à l’Autorité de Sûreté du Nucléaire, aux larges prérogatives de saisine, d’enquête et d’autorisation de nouveaux déploiements, dont l’INESIA qui fédère, sous la houlette du Secrétariat Général à la Défense et à la Sécurité Nationale, les multiples acteurs du secteur, ANSSI, Inria, LNE, PeRN, est la préfiguration. Cela suppose aussi de mobiliser l’éducation nationale pour en faire le lieu de la domestication de l’IA par tous et un lieu de transmission renforcé des savoirs essentiels, de la pensée logique et critique, de l’intelligence émotionnelle et de l’empathie, de l’union du corps et de l’esprit par l’enseignement renforcé des arts, du sport, des techniques, puisque c’est là notre vraie différence avec les modèles d’IA. Léon XIV écrit ainsi :« Les prétendues intelligences artificielles ne vivent pas d’expérience, ne possèdent pas de corps, ne connaissent ni la joie ni la douleur, ne mûrissent pas dans la relation, ne savent pas de l’intérieur ce que signifient l’amour, le travail, l’amitié, la responsabilité. Elles n’ont pas de conscience morale : elles ne jugent pas le bien et le mal, ne saisissent pas le sens ultime des situations, n’assument pas le poids des conséquences. » Investir, instituer, instrumenter. Adopter, aligner, accompagner – voilà la triple exigence de l’IA de bien commun. Voilà la politique de civilisation capable de gouverner les usages de l’intelligence artificielle. Dans ce tournant, la France a un rôle particulier à jouer. Celui d’une nation d’ingénieurs et de savants, toujours en première ligne pour engager les grandes transformations, dotée de ressources énergétiques majeures. Une nation de principes et de lois, où la souveraineté populaire et la souveraineté nationale exigent la primauté de la puissance publique. [4/5]
D’abord, première liberté, nous devons être libres en tant que Français et Européens. C’est une technologie que nous ne pouvons nous permettre de rater. Il n’est pas d’investissement en la matière que nous puissions juger trop coûteux. Car celui qui subira devra obéir et payer tribut. Il est essentiel que nous nous dotions des instruments d’une IA de bien commun, un modèle d’IA visant l’intelligence artificielle générale et répondant à trois obligations, être souveraine, sûre et sobre. J’entends souvent dire, c’est trop tard, c’est impossible. L’enjeu est trop haut pour que nous puissions risquer le défaitisme. Cela suppose de nous renforcer de façon réaliste et systématique sur l’ensemble de la chaîne de valeur de l’IA : énergie, semi-conducteurs, data centers, cloud, algorithmes entraînés, agents IA. Cela suppose de changer de méthode et de braquet. Il faut une implication plus forte de la puissance publique, comme cofondatrice de projets entrepreneuriaux et de nouveaux modèles, sans la lourdeur bureaucratique de la tutelle étatique. Un Etat coactionnaire et cofondateur, associé à d’autres Etats européens volontaires, et même au-delà à des pays aux besoins similaires comme le Canada, l’Australie, la Grande Bretagne ou le Japon, à condition de certains garde-fous, à l’image d’un consortium international comme nous l’avons fait pour ITER sur la fusion nucléaire à Cadarache, d’un côté, et à des entrepreneurs et capitaux privés de l’autre, notamment les immenses talents européens revenant d’outre-Atlantique. J’assume l’idée d’unpilotage nationalisé, plus précisément européanisé de l’effort d’intelligence artificielle et de calcul quantique, appuyée sur la mobilisation déterminée de la commande publique. Outre ces capitaux initiaux, dans le cadre d’un consortium européen fonctionnant aussi comme un centre d’expertise, de recherche et d’innovation à la manière d’un CEA de l’intelligence artificielle, il faudra mobiliser avec nos partenaires des centaines de milliards d’euros en capacité de calcul réservée, utilisant les ressources disponibles et pour l’heure excédentaires grâce à une électricité encore abordable en France, issue de notre parc électronucléaire historique. Ce sera le rôle d’un fonds de souveraineté et de solidarité, adossé à des emprunts européens, de mobiliser l’épargne française en faveur de ces investissements indispensables. Il aura vocation à mettre en place un volet de capitalisation publique et à rendement garanti, ainsi que de drainer une part de l’épargne par des incitations fiscales et successorales, tout en concentrant tous nos instruments souverains existants. Il faudra également, par une politique de recherche ambitieuse, créer les conditions du retour de talents européens et de l’accueil de talents mondiaux. Cela suppose de renforcer toute la chaîne d’enseignement, notamment la remontée du niveau de mathématiques dans le primaire et le secondaire, qui doit devenir un chantier présidentiel directement piloté depuis la Présidence de la République. Mais il faut aussi renforcer, élargir, démocratiser l’accès aux filières d’ingénieur et de techniciens et surtout les féminiser. Deuxième liberté, nous devons être libres en tant qu’acteurs économiques, producteurs comme consommateurs. Cela suppose de tirer parti des avantages réels d’une adoption profonde de l’IA, notamment agentique, y compris dans les administrations publiques, dans la santé, dans l’enseignement, mais toujours pour renforcer la part qui revient à l’homme. Le principe doit être que l’IA augmente le salarié sans le remplacer. Cela suppose une grande loi d’accompagnement de l’IA qui instaure un pilotage des compétences, des formations de reconversion permises par un revenu de transition dans les métiers les plus à risque, financé par l’adoption de l’IA. [3/5]
L’IA va changer notre rapport à la pensée, au langage. Tout le paradoxe est là, la mécanisation de l’écrit et de la pensée pourrait conduire au recentrement sur l’humain. En massifiant l’écrit, elle revalorise, en termes relatifs, l’authenticité de la parole orale, de l’intuition individuelle, de la présence humaine. Elle avantage la certitude sur l’impression, l’aura sur la reproduction. La révolution de Gutenberg s’achève ainsi sur un retour à la Grèce socratique, celle où « l’homme est la mesure de toute chose ». Il ne faut donc pas s’y tromper, l’IA pose la question centrale de la condition humaine. Elle ne la dévalue pas, elle l’exalte, elle nous oblige à rechercher en nous l’humanité, la vulnérabilité, la vie nue. C’est la question de sa vie en société, de son organisation politique, de sa liberté collective et individuelle qui nous invite à imaginer une nouvelle politique d’émancipation. Car l’IA, c’est l’autre nom de la question sociale aujourd’hui. Elle pousse à l’extrême la contradiction de la machine économique depuis la révolution industrielle, la course au remplacement du travail humain par la machine qui conduit à terme à la marginalisation du facteur travail, face au capital. Des usines et des bureaux sans femmes et sans hommes. Des humains réduits au rang de consommateurs passifs. C’est pourquoi il s’agit bien de réinventer le travail, l’activité, le service, pas de nous asservir à notre propre consommation. J’ai lu le pape Léon XIV, dans son encyclique Magnifica humanitas, « l’humanité capable de grandes choses », qui rappelle la nécessité de placer l’expérience humaine au cœur de la société des hommes, qui appelle à faire de l’IA un outil du bien commun, ce qu’il appelle la « Voie de Néhémie », plutôt qu’un instrument de profit et de discorde, une en ses mots une « nouvelle Tour de Babel ». En abordant la question sous l’angle de la justice sociale, Léon XIV a choisi avec sagesse d’ignorer le piège intellectuel où nous entraînent les « Lumières sombres », celles qui veulent voir dans l’IA un nouveau dieu, un dieu fait par l’homme. Car l’IA c’est aussi l’autre nom de la question politique, celle de l’accumulation vertigineuse de la puissance qui conduit à une course mondiale aux investissements d’IA, entre Amérique et Chine, pour la domination mondiale. Et cette course des empires nourrit, dans chaque Etat, une course à l’empire, à la marginalisation du facteur démocratique en faveur du facteur technocratique. L’annonce récente des 75 milliardsd’euros d’investissement de Soft Bank témoigne de la promesse des ressources françaises. Elle ne dit pas encore s’il s’agit de fonder un comptoir colonial numérique ou d’écrire une déclaration d’indépendance. Cela seule la puissance publique peut le déterminer. Car l’IA enfin, c’est l’autre nom de la question culturelle. Comment définirons-nous notre identité d’être humain ? Comment garantirons-nous notre intégrité et nos droits cognitifs, notre conscience, dans un monde où une la puissance de calcul peut infléchir nos récits, nos rêves, notre langage ? C’est peut-être la plus vertigineuse et la plus nouvelle des trois questions. Toutes ces questions se concentrent en un seul point, la liberté. Nous voulons être libres. Libres encore, libres à nouveau. Voilà tout l’espace de débat qui doit exister sur l’IA. J’en tire trois conclusions essentielles pour la décennie qui s’ouvre devant nous et dont j’espère qu’elle prendra la première place dans un débat présidentiel pour l’instant très décevant. [2/5]
IA : NOTRE POUVOIR DE DIRE NON AU MONOPOLE AMÉRICAIN La vérité sort de la bouche des présidents des Etats Unis. Donald Trump a décrété la nationalisation et le nationalisme de l’IA. En interdisant l’exportation du dernier modèle d’Anthropic Claude Fable5 / Mythos5, Donald Trump a signifié en effet deux choses : ce nouveau modèle est trop dangereux pour rester entre toutes les mains. Deuxièmement, ce modèle appartient, en réalité, au peuple américain et pas au monde entier comme on le laissait croire, ce qui rappelle l’évocation par Sam Altman, fondateur d’OpenAI d’attribuer une part du capital, et donc des dividendes, à l’Etat fédéral américain. On passera sur l’idée bizarre qu’un modèle trop dangereux laissé aux mains de tous les Américains deviendrait soudain innocent. Le terrorisme domestique a une longue histoire aux Etats Unis. Passons aussi sur la volonté de nuire à un géant de l’IA, peut-être par rancune politique, et de favoriser d’autres géants qui développent des modèles tout aussi puissants. L’essentiel est ailleurs. Il est temps que l’Europe sorte de la naïveté et du défaitisme. Car voilà la question clé : la puissance. La puissance américaine d’un côté, la puissance de la machine de l’autre. Il faut sans cesse en tenir les deux bouts pour définir une politique adaptée à la France à l’Europe qui garantisse à la fois la souveraineté nationale et européenne sur une infrastructure technologique critique et la souveraineté humaine sur les machines combinées à l’argent. Je veux citer ici à nouveau les phrases fortes de Charles de Gaulle le 1er mai 1953 à Bagatelle. « Un jour, la machine est apparue. Le capital l’a épousée. Le couple a pris possession du monde. Dès lors, beaucoup d’hommes, surtout les ouvriers, sont tombés sous sa dépendance. (…) L’épée de Damoclès demeurera suspendue tant que chaque homme ne trouvera pas dans la société sa place, sa part, sa dignité. » Ils résonnent avec notre époque et notre défi face à l’Intelligence artificielle est bien là, inventer et conduire une « politique de civilisation », suivant les termes adoptés par Edgar Morin, qui nous a quittés il y a peu. « Ainsi la technique permet aux hommes d’asservir les énergies naturelles. Mais c'est aussi ce qui permet d’asservir les hommes à la logique déterministe, mécaniste, spécialisée, chronométrée de la machine artificielle » Nous n’avons pas d’autre choix qu’une politique volontaire, ambitieuse et complète de maitrise de l’Intelligence Artificielle au service du bien commun. Je comprends la peur suscitée par l’Intelligence Artificielle, je comprends l’inquiétude face aux coûts énergétiques et environnementaux. Mais il faut s’extraire de l’idée d’un choix pour ou contre l’IA. La Grande transformation est là, elle est multiforme, sa part technologique commence déjà à agir sur nous. Les étudiants apprennent et travaillent différemment. Les embauches de jeunes professionnels semblent se tarir, au moins outre-Atlantique. La création culturelle fait déjà face à l’aide inespérée ou la concurrence déloyale de l’IA, selon les cas. L’IA décide déjà, avec nous, de choix politiques, les municipales l’ont montré. L’IA pousse déjà plus loin l’automatisation de la guerre, en Iran et en Ukraine. [1/5]
Partout, les Français me le disent : on ne nous entend plus. On ne se sent plus représentés. Tout est trop lointain, trop complexe. 70 millions de Français, 35 000 communes, 577 circonscriptions, 101 départements, 13 régions métropolitaines et les Outre-mer, un Président de la République. Mais l’entonnoir républicain fonctionne à l’envers : le Président de la République, solitaire, essaie d’imposer au forceps ses décisions à tout le pays. Je crois qu’il est temps de vraiment écouter le pays, et d’abord ceux qui le connaissent le mieux : les élus locaux. Je propose depuis longtemps la création d’un outil capable de prendre des décisions: le conseil des territoires. Il serait épaulé par une Assemblée des Communes, chargée de porter de façon officielle et représentative la parole des 37 000 Maires du pays.